Cerro Castillo

Le blog prend du retard. Le « rythme » brésilien (cynisme) y pour quelque chose. Mais comme il pleut sur Bahia, on va faire un effort.

Retour au Chili donc. De Punta Arenas jusqu’à Chaiten, il semble que la Patagonie ai attrapé un mal pluvieux. Je pensais admirer les sommets neigeux de l’avion, mais seul le blanc des nuages est visible. Juste avant d’atterrir, j’apercois le Cerro Castillo bien habillé, ce qui est décourageant. Pendant un moment, je vais regretter de ne pas être resté plus longtemps à Punta Arenas pour essayer de vendre mon sac de couchage. Provisions oblige, je passe par Coyhaique pour attendre une éclaircie. On est lundi, et il est prévue une tempête de neige (?) samedi après 2 ou 3 jours de beau temps. Le lendemain, je rejoins le camping au bas du Cerro Castillo pour être au plus près, et au pire, y passer une semaine au bord d’un ruisseau plutôt qu’en ville. Mardi, temps incroyable comparé à la veille, et quasi forcé de partir. Je vais faire le trek à l’envers pour plusieurs raisons, mais la principale est ce sentier que je n’ai vu sur aucune autre carte, qui permet de rejoindre plusieurs lacs et la vallée Simpson directement au sud de Coyhaique, en contournant le Cerro Castillo, au lieu de revenir sur la route comme tout le monde.

Une heure de marche le long du rio Ibanez en bas du Cerro Castillo pour rejoindre la vallée qui mène au « campo neozelandes ». Le parc Cerro Castillo ne commence que plus haut, et on doit passer par des estancias privées pour y accéder. Il y a forcément un droit de passage : c’est le système chilien. À partir du 1er janvier, il y aura aussi le droit d’entrée officiel au parc. Sur les conseils d’un voisin, je passe en diagonale et rejoins très vite les hauteurs du parc. On est bien plus haut que le ruisseau que l’on entend au fond, à travers le même type de forêt patagonienne déjà rencontré. Le temps est vraiment au beau fixe, pas un nuage, et l’on peut voir l’énorme bloc rectangulaire du Cerro Palo. Il y aurait un autre sentier qui passe à sa gauche et rejoindrait le lago Desierto de l’autre côté. En à peine 2h30, je pose la tente au premier campement au bord d’une rivière, et au début du sentier qui mène au Cerro Castillo. Le chemin continue dans une forêt épaisse jusqu’au campement « neozelandes », bien meilleur d’ailleurs. La vallée s’est élargie en un petit plateau, devenue comme très souvent dans ces endroits plats, une zone marécageuse, mais idéale pour les photos panoramiques. Trois semaines plus tôt, tout était recouvert de neige ; il n’en reste aujourd’hui quasiment plus rien.

Des blocs de roche à la verticale tout autour, qui s’égrainent. La forêt se fait plus clairsemée, et les arbres plus torturés, jusqu’à devenir buissons, puis mousses fleuries au milieu de débris de roche. Un vent fort se lève quand je rejoins le lac Duff, turquoise, tout au fond de cette vallée dans un espace minéral, au pied d’un petit glacier. On est derrière le Cerro Castillo. Redescente jusqu’à la tente.

Le lendemain, le temps est toujours aussi beau pour la montée la plus longue et la plus raide de tout le trek : un peu plus de 800m de dénivelé. Même chose que la veille, la forêt passe des arbres aux arbustes puis buissons jusqu’au premier plateau, dont on peut admirer un panorama spectaculaire de la vallée de la veille jusqu’au lac General Carrera bien plus au sud, dominé par le Cerro Castillo derrière. Le vent commence à souffler. On marche désormais sur ces lamelles de roche entassées, comme si on avait éclaté la montagne en débris. Une belle montée à escalader pour arriver en haut sur un paysage lunaire (ou martien, comme on veut) et voir un nuage sur le Cerro. En contrebas, un beau glacier s’effrite dans un bruit de tonnerre et va rejoindre un autre lac turquoise, la laguna Castillo, qui siège au fond d’un gigantesque bol. Le Cerro Castillo, (2581m), tout proche, est réellement impressionnant, même s’il n’est pas encore tout à fait découvert. Au fond, on voit la forêt qui recommence, et puis la passe du lendemain. Je vais descendre tranquillement et remonter de l’autre côté pour avoir une meilleure vue sur le glacier du flanc droit du Cerro, dont le sommet n’est toujours pas visible. Superbe.

Pas de vent et plutôt pas mal de monde.Le sentier repasse par la forêt jusqu’au campement « bosque », d’où je pourrais enfin voir le Cerro libre.

Le lendemain, ce qui devait être une promenade va s’avérer un test d’endurance. On rejoint facilement un plateau rocheux au pied de la passe étroite, d’où on peut admirer une derniere fois ce superbe massif de roche et glace. Un peu de glace en haut histoire de dire, avant de redescendre sur une vaste vallée. Encore une fois, les indications Conaf sont inexistantes, et retrouver le chemin à la limite de la végétation est toujours aussi délicat. La forêt est superbe. On passe devant la vallée pour aller rejoindre le glacier Peñon. Le sentier est quasi plat et facile jusqu’à un premier campement. Commence alors une route ouverte sur le très large lit rocheux de la rivière, dont on doit suivre. Absence totale d’indications, je passe de la route marécageuse à la forêt, avant de deviner qu’il faut longer la rivière. Je tombe sur le campement « Turbio » quasi par hasard. La rivière empreinte une vallée à gauche et qui mène à la passe et aux lacs que je vais essayer d’atteindre. Le sentier quand à lui contourne une zone marécageuse pour arriver à l’entrée officielle du parc, qui n’ouvrira d’ailleurs que dans 2-3 jours. Une piste part à droite et rejoint la route, le début ou la fin du trek ; à gauche, une autre, jonchée d’arbres morts en travers, comme pour dire ne pas passer. Un air lugubre y règne. Je m’attends à tout, de la route qui tombe à pic dans la rivière à une attaque d’un puma. Avec ça, le temps se couvre, et c’est très clair maintenant, il va neiger, c’est-à-dire un jour en avance sur les prévisions. La piste continue et je vais suivre une empreinte fraîche de cervidé, à moins que ce ne soit encore un « lama chilien ». La piste remonte la vallée avec des signes d’exploitation forestière, malgré que l’on soit toujours dans le parc Cerro Castillo. Elle se divise parfois, mais on trouve des petits tas de roche pour indiquer la bonne direction. Si les torrents occasionnels ont coupé la piste en plusieurs endroits, elle reste toutefois en bonne condition, et semble se diriger où je veux aller. Elle monte, zigzague jusqu’à s’arrêter net. Un sentier continue de grimper dans la forêt. Comme une impression d’être perdu au bout du monde, s’il n’y avait pas ces empreintes fraîches (1 ou 2 personnes). Juste en face, les montagnes disparaissent sous la pluie. Plus question de se poser ici. Je rejoins facilement la limite du vert pour grimper sur ces débris de roche vers la passe. La pluie et le vent finissent par arriver. La passe est comme une énorme colline et peu de pente. Au sommet marécageux, l’eau change de sens d’écoulement pour descendre avec moi. Malgré la pluie qui fouette, cet immense zone de rien sans vie a un certain charme, avec ces mousses de différentes couleurs. De multiples cairns indiquent la route jusqu’à la nouvelle limite des arbres. Le cauchemar commence. Aucun signe, aucun tas de roche, ni trace de sentier, rien. La pente tourne vite à 60 degrés et il faut choisir quel côté de la rivière continuer. Je vais tourner dans ces forêts étranges, descendre et remonter pour redescendre, à essayer de comprendre la carte avec le gps et retrouver le soit-disant sentier, pour finalement descendre quasi à la verticale et rejoindre la rivière, et me poser de l’autre côté, toujours sous la pluie, après une très longue journée.

La pluie continue le lendemain, à la différence que cette fois, c’est de la neige fondue. Je peux voir d’ailleurs toute proche la limite de la neige tombée pendant la nuit. Le jeu est encore une fois de retrouver le chemin dans une nature dense et trempe, sous une pluie constante. Arrive à un point en hauteur dégagé pour voir au loin un gigantesque glissement de terrain sur lequel il faudra passer. Retrouve le chemin et les traces, pour disparaître à nouveau. On arrive au niveau de deux superbes gorges abruptes, avec un passage au-dessus sur cet immense éboulis de roche et de terre instables. J’aperçois un lac, très certainement le Paloma. La pluie va et vient, laissant le temps aux nuages de rouler et découvrir la neige au loin. Je finis par rejoindre non sans mal le sentier. Retour dans la forêt pour arriver à un campement. Tout proche, un sentier mène à un panorama incroyable sur les lacs, disposés les uns derrière les autres le long de cette immense vallée. C’est superbe malgré les nuages, la pluie et le vent glacé. Le sentier alterne par des traversées de brousse, ces espaces plats et herbeux plus ou moins marécageux, et des passages plus secs en forêt. Jusqu’à un pont effondré où les bottes vont essayer de nager. On rejoint alors une piste, qui mène après quelques kilomètres à travers une forêt plus dense au portail d’entrée du parc Cerro Castillo, et plus loin, le joli lago Monreal. Il fait bien meilleur ici, et il pleut beaucoup moins : ça fait plaisir. On peut admirer les incessants mouvements des nuages sur les pics environnants, et y voir une belle couche de neige. Il y a une route qui rejoint le village d’El Blanco sur la route principale qui mène à Coyhaique, 12 kms d’après Maps.me. L’idée de me poser pour la nuit va me pousser à continuer, malgré les heures épuisantes précédentes. Des cultures de sapins alternent avec les prairies à bovin. Je cherche un point d’eau et assez loin des rares maisons. Je continue et continue…. Zéro traffic. D’énormes formations nuageuses roulent au loin : on dirait que c’est là pour rester. Pas de pluie encore mais un sacré vent. Plus loin, je croise un petit camion en sens inverse : une famille nombreuse va partir. Je ne lève même pas le pouce. Dix minutes plus tard, ils s’arrêtent à ma hauteur et m’offre un lift jusqu’au village. Le 12 kms sera en fait 28kms (merci Maps.me). De là, un autre lift quasi immédiat jusqu’à Coyhaique. Autant dire que je suis épuisé. 

Je n’avais pas réalisé mais c’est le réveillon : le temps de se poser dans une guesthouse et tout sera fermé… pour deux jours ! Une ville déserte. Heureusement qu’il me restait encore un peu de bouffe. 

Ce qui va suivre, observé de ma fenêtre, ressemble à un orage apocalyptique, avec neige et pluie abondantes, pour une durée indéterminée. Des formations nuageuses incroyables aux couleurs des jours de colère tournent et s’enroulent indéfiniment. À tel point que je vais fuir la Patagonie à cause de cela. Déluge tous les jours, quelques éclaircies mais aucune visibilité : les montagnes restent couvertes.

Je décide de remonter en stop malgré tout. Je vais bien partir de Coyhaique pour être bloqué 5h à Manihuales 80 kms plus haut, et donc finir par prendre le bus jusqu’à La Junta, encore plus haut. Il pleut, il pleut et il pleut. Je ne reconnais même pas la route jusqu’au niveau de Puerto Cisnes.

Tentative de stop pour Chaiten le lendemain : 7h à poiroter avec un passage incroyable d’hélicoptères (pour ceux qui connaissent)…. Heureusement j’étais sous un abri de bus. C’est bon, demain il a un bus.

Une éclaircie le lendemain et on peut enfin apprécier les environs. La nature est superbe. On va passer au ras de l’énorme parc Corcovado, puis au-dessus du lac Yelcho et se rapprocher du parc Pumalin. On apercevra le volcan Michinmahuida et son superbe glacier.

Chaiten, au bord d’un fjord, est un petit village touristique mais tranquille. Premier jour, déluge. Malgré le temps qui s’améliore le deuxième, je perds toute motivation pour aller voir le glacier. Je recroise un couple de français rencontrés à Punta Arenas.

Un bus et deux ferries nous mène à Hornopiren. Il n’était pas rare d’observer des orques dans la baie, le nom local est d’ailleurs « baie des orques » ; est-ce dû à la température de l’eau qui a changé ou la pollution des élevages de coquillages, mais les orques ne reviennent plus. Un autre petit village sympa, avec, à nouveau, du fromage local.

Mais le temps pluvieux me force la main. La Patagonie, c’est fini. Trois ans qui ne pleuvait pas assez, le bétail mourrait faute d’eau et donc d’herbe. Cette année, un nombre incalculable de cascades descendent des montagnes. Une dernière surprise en route vers Puerto Montt, où il fera beau d’ailleurs : je vais apercevoir deux dauphins tout proches dans la baie.

Tierra del Fuego

Retour au Chili pour Magallanes y Tierra del Fuego, la zone 12 et la dernière terre avant l’Antarctique. Beaucoup de parcs nationaux ici, mais malheureusement inaccessibles pour la grande majorité, comme ce fût le long de la Patagonie. Le continent finit à Punta Arenas ; après, ce ne sont qu’un immense chapelet d’îles.

 Ce que tu payais en dizaines de mille avant, te coûte désormais des centaines de mille ici ; la vie à Punta Arenas est pourtant moins chère qu’à Coyhaique. Mais le touriste est prêt à payer le prix fort sans poser de question, alors…

Puerto Natales est une ville donnant sur une baie bordée de montagnes, et où convergent des milliers de touristes pour le fameux Torres del Paine, à 2h de bus au nord. Bien que ce fût un des objectifs de ce voyage, ce fût également une franche déception.

Le parc est géré par la Conaf comme partout ailleurs au Chili, sauf qu’il y a en plus deux entreprises privées qui se partagent les différents sites de camping ou lodges de luxe, nécessaires si tu marches plusieurs jours : l’est est géré par Fantastico Sur et l’ouest par Vertice. Depuis cette année, un système de réservation sur internet a été mis en place pour limiter l’afflux touristique. Les sites internet fonctionnent évidemment mal, et tu dois attendre plusieurs semaines avant de trouver un camping de libre. Bien choisir parce que tu n’as droit qu’à une nuit par site, et tu dois savoir à l’avance comment vont être tes journées de trek avant même d’y avoir poser le pied : réservé pour le touriste club med en fait. On fait la queue dans les offices de la ville, où le « menu » montre très clairement l’esprit mafieux de ces messieurs : outre l’entrée la plus chère de tout le pays et plus de trois fois de ce que va payer le chilien, le touriste doit également payer plus cher les repas que les nationaux ! On parle des mêmes repas. Et puis il y a ce camping à 90 $ (!?!).

En creusant un peu, on apprend qu’un pont s’est récemment effondré sur le circuit : il faut désormais rebrousser chemin, prendre un ferry hors de prix pour tenter de rejoindre l’autre côté avant la nuit parce que sinon, tu perds ta réservation. Mais personne n’en parle dans les offices et on continue de ramasser des tunes en sachant très bien que la liaison est impossible. Il leur faudra deux semaines pour réparer un pauvre pont pour piéton. La frustration monte vite et beaucoup en sortent déçus. Loin, très loin de l’esprit montagne. Le futur du parc, ça sera très clairement des bobos parfumés en mocassins pour aller promener en montagne et dîner sur des nappes blanches.

La cerise sur le gâteau : malgré le prix exhorbitant des campings et des lodges (150-200 $ la nuit), ces abrutis n’ont même pas été foutu de construire un vrai recyclage des eaux au sein même du parc. Beaucoup plus de touristes que d’habitude l’année passée ont fait débordé les chiottes dans les lacs, et empoisonné par la même occasion les locaux des environs. Un scandale à l’origine du nouveau système de régulation. Ils avaient une année pour tout remettre en ordre et comme d’habitude au Chili, rient n’a été fait, et on continue de vendre du rêve au prix fort.

Alors pour ceux qui veulent quand même y aller, sachez que le billet d’entrée est valable trois jours : arrangez-vous entre vous et allez-y à la journée chacun votre tour avec le même papelar, pour voir les tours suivi du superbe point de vue Pudeta, accessible en bus. Sinon oubliez ce site corrompu pour des sites tout aussi beaux, sans le monde et GRATUITS : Fitz Roy côté argentin, et Cerro Castillo, au sud de Coyhaique. 

Il y a une fois par semaine un ferry TABSA de Puntas Arenas qui rejoint l’île Navarino et Puerto Williams, en face d’Ushuaia, juste avant les îles du Cap Horn. La veille avant la fermeture des bureaux, on apprend qu’il y a trois places. L’envie de rester pour le Torres del Paine (dont je connaissais pas encore l’ampleur de l’horreur) me fera manquer l’occasion : malgré une réservation de plusieurs jours à l’avance pour le suivant, je n’aurais plus la chance d’y embarquer, à moins de payer la classe au-dessus. Les bretons, eux, sont partis. Les sièges sont réservés d’abord pour les habitants de Puerto Williams, et s’il y a des places pour les touristes, on n’est averti que la veille. Les habitants de Puerto Williams payent 6000 pesos, ce que toi, tu payes 105000 ou 148000 ! Puerto Williams est un avant-poste de l’armée juste devant l’Argentine et il y avait bien eu un ferry concurrent et géré par l’armée. Le billet était à 15000 pesos pour les deux compagnies. Mais la complainte d’un touriste (israélien ?) y a mis un terme. Du coup, la TABSA s’est senti poussé des ailes.

Punta Arenas est l’équivalent d’Ushuaia, une ville au bout du monde comme ils disent, une ville insipide où l’on trouve des agences touristiques qui te vendent des tours en Antarctique : A/R en avion et une nuit sur une île en face de l’Antarctique pour 5000 $. Si tu veux y poser le pied, ça démarre à 15000 $… Les croisières sont au départ d’Ushuaia uniquement (compter 7000$). Tu veux aller voir les baleines? 700$ la journée… Et toi, pauvre peloy, tu continues d’user tes crampons sur le béton des trottoirs.

Sur cette pointe du continent sud-américain, le tourisme s’amasse et on croise ou recroise les mêmes personnes. Pas mal d’israéliens qui continuent d’entretenir leur sale réputation : le « je m’impose et je t’emmerde » qui tape sur le système à tout le monde. Les chiliens comme les autres, en ont marre eux-aussi. Même leur gouvernement s’y est mis : l’imbécile israélien à l’origine du feu qui a dévasté le Torres del Paine il y a quelques années, a été relâché en échange d’une promesse de dédommagement. Le type une fois chez lui, Israël a trouvé une autre excuse pour ne pas payer.  

La Terre de Feu est en face, accessible en ferry. Porvenir en est le gros bourg paisible, aux hivers doux. La pampa occupe les deux tiers nord, où rien ne pousse à part les moutons et le vent. Le sud en revanche est une merveille, mais inaccessible en stop. À Punta Arenas, je recroise Horst et son Unimog : la chance me sourit de nouveau. On ira tranquillement se promener 5 jours dans un quasi no man’s land et une vraie belle nature. Ça sera le gros regret de ce voyage : ne pas avoir acheter une bagnole, parce que c’est comme ça que je voulais voyager, à se poser peinard où on veut, et à aller où on veut.

À deux heures de Porvenir, il y a une colonie de pingouins « roi », les mêmes que les « empereurs »  mais légèrement plus petits. Une femme de Santiago y a acheté les terres il y a cinq ans pour monter un soit-disant projet de conservation : 3 planches, un peu de corde et 2 posters pour justifier un ticket d’entrée ridiculement cher. De Cameron, on voit apparaître enfin des arbres, qui poussent dans le sens du vent. De superbes prairies en fleurs suivent. Pampa Guanaco est le point le plus au sud relié par un minivan de Porvenir, et un dernier checkpoint. Les lacs aux alentours sont réputés pour la pêche, comme le Lago Blanco, où on va passer des jours peinards, avec la visite régulière des renards. Plus au sud, la route passe deux cols d’où on peut apprécier le travail dévastateur des castors, une espèce canadienne introduite au début du siècle dernier par les argentins pour profiter du commerce lucratif de la fourrure. Le marché s’est effondré, les castors sont restés. Sans prédateurs, ils infestent désormais la Terre de Feu et les alentours : leurs barrages sur les ruisseaux détruisent les forêts et inondent des hectares qui étaient secs autrefois. Il y aurait des projets d’extermination, mais aujourd’hui, les troncs blancs des arbres morts ponctuent les retenues d’eau : assez triste.

Les cols sont à peine plus de 1300m et on dirait une passe à plus de 5000m ailleurs : juste des débris de roche. De l’autre côté, le lago Fagnano est un immense lac tout en longueur bordé de pics blancs, dont la majeur partie est en Argentine, juste au-dessus d’Ushuaia. Entre le gigantesque parc national Agostini à l’ouest, et le parc argentin Tierra del Fuego à l’est, le tout nouveau parc Yendegaia fait désormais la jonction. Rien n’est encore prêt, et la route est encore en construction. Le paysage est sublime : du bleu du lac au vert des forêts jusqu’au blanc des glaciers.

Caleta Maria est un fjord opposé au lac et dont la splendeur n’a rien à lui envier. Dans cinq ans max, là où il n’y a rien, poussera certainement un pueblo pour touristes. Pour l’heure, c’est encore sauvage et si paisible. Le matin du premier jour d’été, j’ouvre ma tente sur le lac devenu miroir : spectaculaire. Les prévisions météo dans ces régions sont impossibles : on peut avoir les quatres saisons en une journée. Une tempête de neige est annoncée : on passera le col avec de la neige fondue. La Terre de feu doit son nom aux tribus Selk’nam qui entretenaient des feux permanents pour se réchauffer : ils vivaient quasi nus, la peau enduite de graisse. Les colons les ont habillés et ainsi fragilisés : ce fût la fin.

Retour triste à la civilisation. Le temps est décidément trop pourri du côté de Puerto Williams. Et puis tout est plein en raison des fêtes de fin d’année. Encore Punta Arenas donc et sous la pluie, où j’y recroise Katia, l’auto-stoppeuse italienne rencontré à Puerto Cisnes. Pour Noël, on ira voir une chorale désaccordée dans une sorte d’église : maman aurait été très fière. Plus au nord, la terre va trembler très fort à Chiloe : 7.7 sur l’échelle de Richter.

Les prix ont singulièrement augmenté depuis le 15 décembre, le début de la saison haute. Et puis il y a toujours l’esprit malsain argentin : 35000 pour aller de Punta Arenas jusqu’à Ushuaia, 50000 ou 55000 pour revenir… Ushuaia est apparemment une ville insipide aux prix suisses où s’arrêtent les paquebots de croisières : aucune envie d’y perdre mon temps. De là, le bateau-stop a été supprimé pour aller jusqu’à Puerto Williams juste en face : il y a donc un ferry officiel dont les 2h de traversée te coûte plus cher que les 30 h du ferry de Punta Arenas.

Il y a bien un bus qui relie Puerto Montt, tout au nord, mais il faut attendre une ou deux semaines. Les options s’amenuisent, et ma patience atteind la limite : je vais retourner à Coyhaique en avion pour le Cerro Castillo.

La Patagonie dans son ensemble est une terre que l’on brade au plus offrant : les eaux territoriales ont été vendues aux japonais et chinois, les forêts aux entreprises étrangères trop polluantes, etc… Les tunes dans les poches de certains et le futur du Chili ne semble pas très brillant.

Horaires et connexions pour la « fin del mundo »:

De Punta Arenas vers Porvenir : ferry à 9h, du mardi au samedi, dim 9h30. Revient à 14h du mar à sam, 19h dimanche. Pas de service le lundi. 6200 pesos.

Bus de la baie vers Porvenir : 330 pesos ou 1000 pesos selon la compagnie.

Transporte Quelin : 

– de Porvenir vers Cameron : mar ven dim 14h, 1800 pesos. Part devant l’office DAP avenida Manuel Señoret.

– de Porvenir vers Pampa Guanaco : ts les jeudi 6h, 2000 pesos. Part du domicile du conducteur, une tienda appelée Corvi, 1 rue 21 de Mayo, sud de la ville.

De Porvenir vers Cerro Sombrero (nord) d: lun merc ven 17h.

De Punta Arenas vers Puerto Williams : ferry TABSA, ts les jeudi, à 18h ; 30h de trajet. Siège semi-cama : 105000 pesos. Siège cama : 147990 pesos. Part de Puerto Williams le samedi.

En avion avec Aerovias DAP : 

– Puerto Williams : lun merc ven, avion de 90 places ; mar jeu sam, avion de 16 places. 67000 pesos, 10kgs + 5 kgs bagage à main. 1500 pesos par kg supplémentaire. A/R 124000 pesos.

– de Punta Arenas à Balmaceda : 55000 pesos éco, sinon 105000 pesos, 15kgs + 5kgs, 2500 pesos par kg sup.

Bus de Punta Arenas vers Osorno, Puerto Montt et Chiloe : 35000 pesos en basse saison, 45000 ou 50000 en haute, une trentaine d’heure ? 

Argentina

Un panneau planté au beau milieu des bois nous souhaite la bienvenue. De là, la piste chilienne devient un chemin pour randonneur.

Les tours verticales du Fitz Roy (3405m) sont totalement à découvert, ce qui est rare, au fond du lago Desierto qui s’étend devant nous, avec des glaciers dans les nuages sur le flanc droit. Superbe. Le poste douanier est sur la rive du lac, et là, va commencer un sérieux désenchantement : non, l’Argentine, c’est pas le sympathique Chili. Accueil tout juste poli, on campe gratuit autour. Les trois françaises sans tente croisées plus tôt sur le bateau (voir le post précédent) vont poliment être invitées à dormir sur du gros gravier à peine abrité, ou sur des bancs de la largeur de ma main, alors qu’il y a des cabanes, une écurie, bref de quoi loger pas mal de monde proprement.

De là, partent des lanchas pour traverser le lac, et comme aujourd’hui, il pleut, et bien c’est plus cher ! Cinq heures de marche donc pour contourner le lac et arriver trempés de l’autre côté, où la chance (de la blonde) nous offrira un lift jusqu’à El Chalten, avec deux français, père et fils, dans leur voiture de location. On n’interesse évidemment plus les locaux puisqu’on n’a pas payé le prix fort.

Pour faire court, en Argentine, on ne peut retirer que 2000 pesos max (130€ à peu près), auquel on ajoute 96 pesos de commission pour les étrangers (en fait quelque soit le montant) :  bref du vol autorisé. Mais ça ne s’arrête pas là : le nouveau président a supprimé le marché noir et le « blue dollar », qui permettait en fait de voyager honorablement. Et avec cela, une inflation de malade : on doit désormais multipler les prix des guides par trois !!! Les 2000 te font deux jours en fait.

Le rayon légumes rappelle l’ère soviétique, et la boulangère fait la gueule. Sympa finalement ici.

Ah j’oubliais : les bus. On dirait qu’ils ont trouvé un chiffre magique et l’appliquent à tout : 550. Tu vas où ? 550 ! Une sacrée claque dans le budget. Oublies le stop : c’est comme jouer au loto, tu perds ton temps. Beaucoup déchante forcément : c’est juste inabordable.

On file au sud vers El Calafate, une bourgade tapissé de boiseries pour satisfaire le bourgeois, dont la pseudo spécialité est le chocolat (?). Que de la pampa autour, on est loin des paysages chiliens. Le glacier Perito Moreno est à 2h de là, un incontournable en Patagonie. La chance nous sourit encore : on est pris en stop par le camion benne qui fait les va-et-vients quotidiens et on passera l’entrée avec un grand bonjour respectable. 

Le spectacle est incroyable et on ne s’en lasse pas. Descendant des pics comme le Pietrobelli (2950m), ou le Gardener (2400m), c’est un chaos de glace bleutée jusqu’à 70m de haut, venant s’émietter devant nous dans un lac où flotte les derniers blocs. Il avancerait de deux mètres par jour, ce qui en fait un des glaciers les plus rapides. Et malgré la relative proximité, on a du mal à se rendre compte de la taille de certains blocs : les plus beaux d’entre eux font pourtant une bonne trentaine de mètres. On rentre comme on est venu.

Ce glacier tout comme le Fitz Roy fait partie du parc Los Glacieres, un étrange carré sur la carte Chili Argentine où personne ne semble s’y être aventurer pour aller y poser une frontière sur la glace.

On va pousser la chance jusqu’au bout : toujours à trois, avec les deux bretons Matthieu et Marine, on va essayer de partir en stop vers le Chili, qui nous manque terriblement. Marine n’est pas vraiment blonde en fait, et la chance nous tourne le dos : on passera 4h à regarder passer les voitures. Une américaine seule va elle-aussi abandonner : au Chili, elle n’aurait pas attendu plus de 2 minutes. Tout proche, un poteau est recouvert d’inscriptions de ceux qui ont attendu longtemps : le deux jours n’est pas rare. Aller, un bus pour Puerto Natales que l’on s’en aille d’ici por favor : 550 !

Patagonia

La Patagonie, la 11ième région chilienne appelée Aysen, commence au sud-est de Puerto Montt, là où on emprunte la « carreterra austral », une piste de graviers voulue par Pinochet et finie en 1994 seulement, qui relie Villa O’Higgins, 1200 kms plus au sud, plus pour freiner les éventuelles débordements du voisin argentin qu’autre chose.

Terre sauvage et de pionniers, sa colonisation a été encouragée tardivement, vers le début du siècle dernier. Les Chonos (virés de Chiloe par les Mapuches) et les Alakalufs vivaient dans ces immenses espaces de fjords, montagnes et glaciers, forêts dense et rivières d’eau pure, avant que la soif de l’or de l’homme blanc ne les extermine. L’élevage de bétail suivit, et les aléas des éruptions volcaniques. Aujourd’hui encore, peu de monde y vit, et les paysages sont réellement spectaculaires. Une seule route, forcément l’auto-stop fonctionne, même si tout est désormais relié par des transports publics, et ce, jusqu’au bout, à Villa O’Higgins. Pas mal de passage possible en Argentine tout le long, mais très peu sont desservi par des bus : avoir son propre véhicule est un énorme avantage, chose que je regrette depuis la Colombie. J’ai bien tenté de voir ici aussi pour acheter un véhicule, mais les prix astronomiques m’ont laissé sur le trottoir. Il y a aussi l’option moto chinoise : 125 cm3 pour 1000 € neuve, mais ça reste du chinois.

De Chiloe, ou de Puerto Montt, Naviera Austral (www.navieraaustral.cl) relie les fjords du nord de la Patagonie. De Quellon, il y a quatre ferrys pour Puerto Cisnes, et la chance va me faire prendre le plus long, quelques 21 h de trajet. On aura par contre la chance de passer en plein jour au ras du parc Queulat, et son glacier « suspendu », d’où naîssent deux cascades vertigineuses. Avant Puerto Cisnes, une orque va venir tout prêt du bateau.

Puerto Cisnes est un petit bled difficilement relié par des bus, et dont tous les hospedajes affichent complets en raison du nombre de travailleurs venus finaliser la nouvelle route. Je vais planter la tente dans leur parc en plein village. La patience est de mise sur le bord de la route : après deux longues heures, un premier véhicule (Katya et son couchsurfer) rejoindra la route principale quelques 50 kms plus loin, dans une nature sauvage. De là, un autre me fera traverser les 180 kms jusqu’à Coyhaique, la ville de la Patagonie chilienne, avec la chance de Katya l’italienne.

Décrire la route n’est pas facile : on zizague entre les montagnes, on traverse des forêts, on longe des rivières, et des pics pyramidaux ou des bouts de glaciers au fond qui apparaissent et disparaissent. Une nature définitivement belle et sauvage, où rares sont ceux qui ont choisi d’y vivre. On commence à voir plus de prairies et du bétail : on arrive à l’immense vallée de Mañihuales, où l’on peut encore voir les milliers de troncs secs, victimes d’un immense incendie il y a quelques décennies : un étrange spectacle. La route passera par la réserve nationale Simpson, jolie comme une vallée suisse. L’espace s’élargit et c’est le gros bourg de Coyhaique, chef-lieu de la région. 

Le superbe Cerro Castillo (2675m) à une heure et demie plus au sud, doit son nom à son air de château fort dominant d’impressionnants glaciers. Un trek de 5 jours s’en approche mais le temps est contre moi. Sur le pouce, je continue toujours plus au sud. La route y est tout aussi belle et sauvage, et répéter les mêmes mots montagnes-forêts-rivières est bien loin d’y rendre justice. L’espace s’ouvre lorsque la route vient à la rencontre du lago General Carrera, une immense surface balayé par les vents et dont la couleur n’a de cesse de changer. Puerto Tranquillo est une surprise : un petit bled avec presque plus d’agences de tourisme que d’habitants. On vient ici pour les « cavernas de marmol », ces paroies de marbre au ras de l’eau sculptées par les éléments. Il y a aussi le Campo de Hielo Norte, une immense zone glacée (4200 km2) dont une piste approche le pic le plus haut de Patagonie, le San Valentin à 4058m, quelques 60 kms de là. Pratiquement zéro traffic, alors que je pensais devoir marcher les 40 bornes restantes en pleine nature, la chance va venir d’un groupe d’espagnols avec leur pick-up de location. Avec eux, deux autres pouceux qui travaillent au mirador, ce qui nous vaudra une visite gratuite. Le glacier marron recouvert de débris est décevant mais les environs sont superbes. Sur tous les flancs de montagnes, on peut voir des milliers de troncs d’arbres morts et allignés : exploitation forestière ? Il semble que l’on a replanté tout près. Ce spectacle étrange est commun à quasi toute la carretera australe. De Puerto Tranquillo, il y a aussi ces tours pour aller voir de près les glaciers du Campo Norte, dans un fjord sur le flanc ouest : à 200 euros la journée, y a pas foule.

Je pousse la chance et continue plus au sud en passant par un micro pueblo, Rio Puelo, dont une piste approche le champ de glacier de côté est cette fois, au bord de deux lacs. Pour faire du stop sur la carretera, il faut également connaître les horaires de travail. Certains font l’aller-retour entre Coyhaique et Cochrane, 3h de route matin et soir. Je vais ainsi rejoindre le croisement qui va au futur parc Vallee Chacabuco, juste avant Cochrane. Ce fût l’oeuvre du multimillionnaire Tompkins, ex North Face, et de sa femme, pdg de Patagonia. Le rachat massif des terres autrefois d’élevage est encore sujet de polémique parmi les locaux, mais quand on a les moyens, on fait ce que l’on veut. Le parc rejoindrait le parc Jeinimeni au nord et le Tamango au sud. Le huemul, un cervidé en voie d’extinction y est protégé. Il s’agit d’une zone bien plus aride, un genre de steppe sans aucun cours d’eau, qui contraste avec le reste, où seuls les guanacos sont visibles. Je ferais demi-tour avant même de rejoindre l’entrée. J’apprendrais plus tard que l’on y attend des bourgeois en mocassin plutôt que des trekkeurs, évidemment.

Après de longues heures d’attente au bord d’une route en construction, je vais rejoindre Cochrane. Je croise un allemand, Horst, et son monstre, un Unimog, ces camions Mercedes 4×4 utilisés par les pompiers ou pour des travaux forestiers. Un détail qui aura son importance bien plus tard.

Étant donné le traffic de plus en plus rare, et le temps qui se dégrade, je prend le bus jusqu’à Caleta Tortel. La route rejoindra le Rio Baker de plus en plus large, et la vallée marécageuse. Malgré la pluie, on peut y apercevoir quelques glaciers perdus dans les nuages. Caleta Tortel est un village particulier : construit dans une crique, on y circule sur des passerelles et des escaliers de bois. On y vit encore du commerce de l’Alerce, ce cyprès imputressible. J’y ferais une belle rencontre : un couple de bretons, Matthieu et Marine (www.elcaminoinciertoblog.wordpress.com), avec qui on va partager un bout de chemin ensemble (et bien se marrer). Voyager avec une blonde, c’est voyager avec un porte-bonheur au Chili : ça fait marrer tout le monde, mais ça marche !

Quasiment au bout de la route, les bus ne sont pas quotidiens, et il faut prendre la chance quand elle se présente. Un autre bus dans la foulée pour Villa O’Higgins et la fin de la Patagonie nord. On ne croisera que des touristes en camping-car : oublies le stop. Les forêts se font de plus en plus rares, c’est souvent des surfaces de roche brute. De là, il faut traverser l’énorme lac glacé San Martin, au ras du Campo de Hielo Sur, une autre belle tâche blanche sur la carte, 16800 km2 de glace quand même, forcément impassable : pour continuer plus au sud, il faut passer en Argentine. Au pueblo, on attend donc le touriste de pied ferme : deux agences (et donc deux tailles de ferry) se partagent cette traversée juteuse, 44000 pesos pour à peine deux heures. En passant directement par le capitaine, là où on embarque à 3 kms, il y a moyen de payer la moitié. Mais on a de la chance (y a une blonde avec nous) : après avoir annulé le service dû à un mauvais temps en début de semaine, ils partent demain, et il y a de la place, ce qui est rare. Il y a également un bus qui rejoint le ferry, et qui, pour 3kms seulement, te dépouille gentiment des derniers pesos qui te restent.

Le lac est vert de gris et ce fût une superbe traversée. On peut voir au loin un petit bout du glacier. Et on ne reste pas trop long sur le pont avec ce vent glacé. Encore ces arbres morts dans les hauteurs : vraiment étrange.

Le ferry fait un arrêt à Candelario Mancilla et la douane chilienne, pour ceux qui veulent traverser en Argentine. Il continue pour rejoindre l’énorme glacier O’Higgins. Sur le pont, je discutais avec un groupe de françaises (dont une blonde) quand le capitaine vient nous voir en nous demandant pourquoi on ne continue pas vers le glacier. Le prix pardi (35000 de plus, donc plus de 100 € au total) ! Et puis pour s’amuser, on demande pour 15000. « Mais bien sûr ! » qu’il répond. Ne jamais sortir sans sa blonde,  qu’on vous dit. Moment de flottement, elles ont un ticket pour traverser l’autre lac, je voulais rattraper les deux bretons partis avec l’autre ferry plus rapide : une autre fois. Et puis j’apprendrais également que pour revenir à Villa O’Higgins, on paye seulement la moitié. Je reste convaincu qu’en allant directement au bateau le matin même à Villa O’Higgins, sans passer par les agences, on paye aussi la moitié.

Une piste remonte vers l’intérieur des terres et rejoint le lago Desierto côté Argentine, à 5h de marche : une belle balade en forêt si le temps est au beau.

Chile

Les extrêmes se rejoignent : le Chili devient une copie des pays nord-américains. Tout y ressemble, des maisons lego en bois au système économique privatisé, où l’éducation, les hôpitaux, etc…sont payants, une ressemblance jusqu’aux flics (carabineros) et douaniers qui sont tout aussi fins que leur version de l’hémisphère nord. Et le passage du Pérou au Chili en fut une belle démonstration : on laisse passer 20 personnes par demie-heure seulement. La chose prend en fait 5 minutes chrono, sans aucun contrôle sérieux malgré le papelar que l’on remplit interdisant à peu près tout, pour laisser le monde poiroter dehors en plein soleil les 25 minutes restantes (on est dans le désert, je le rappelle), et qui finiront par être trois bonnes heures. Pendant ce temps-là, les fachos jouent avec leur téléphone, ou rigolent bien entre eux. Quant au passage d’étrangers motorisés, il semble manquer toujours un tampon. Ambiance.

Le désert continue donc puisqu’on s’approche de l’Atacama, la zone la plus aride de la planète. Et je continue à longer la côte. Arica, une petite ville balnéaire, où je peux dire définitivement adieu aux fruits exotiques, voire aux fruits qui ont du goût en général. C’est l’équivalent des vacances de Toussaint (une semaine) et le pays entier est en branle : quasi aucune place dans les bus et à destination restreinte seulement. Comme quoi, mon pressentiment était bien fondé. Envie de descendre vite malgré tout vers le sud de ce pays tout en longueur : 4000kms de long sur 160 de large. Antofagasta dans la foulée, une ville où les mineurs viennent dépenser leurs tunes durement gagnées, et donc une ville chère, et insipide, sauf si les putes et les bars, c’est ton truc. Beaucoup d’immigrés colombiens des Caraïbes ici, des blacks qui semblent passer leur temps à se pomponner dans les multiples salons de coiffure pour homme, et dont se plaignent la majorité des chiliens. De là, on va normalement à San Pedro de l’Atacama pour visiter l’équivalent de ce que l’on trouve juste à côté en Bolivie : désert, formations rocheuses type lunaire, geysers, etc… Du déjà-vu qui ne m’emballe pas : j’ai plus envie de tranquillité que de disneyland. Je continue donc le long de la côte pour atterrir à La Serena, une grosse bourgade endormie autour d’une grande baie, avec un ou deux beaux pics dans de l’eau glaciale pour les vaillants.

Depuis Copiapo plus au nord dans les terres, on a une région viticole dont on tire entre autres le pisco : qui, d’entre le Pérou et le Chili, l’aurait inventé, est un sujet de grand débat.

La vallée de l’Eyqui, plus dans les terres, est aussi une zone où l’on voit des soucoupes volantes, des hippies en communauté, et des montagnes magnétiques.

L’espagnol est différent au Chili et pour la première fois, j’ai du mal à me faire comprendre. Ça ne s’arrangera pas vers le sud : on s’approche plus de la purée que du littéraire. Mais les chiliens sont vraiment sympathiques, et ça ne posera aucun problème.

Valparaiso sur la côte, plus au sud. La carte postale parle d’une ville artiste bohème, avec ces ascenseurs pour passer d’un quartier à un autre, étalés sur les côteaux qui dominent le Pacifique. Suivant les époques et les modes, les quartiers ont été tantôt populaires tantôt bourgeois, des maisons en tôle ondulée aux superbes manoirs en bois. Mais pas mal de ruines malgré tout en attente d’une rénovation. Beaucoup d’artistes s’y seraient installés, et c’est devenue une des villes incontournables pour le graf’, où on organise même des concours. Voir le site du Museo a Cielo Abierto. Des quartiers entiers en sont recouvert, et il y en a pour tous les goûts. Mais les chiens peuvent parfois devenir un vrai problème dans certains quartiers comme Polanco, farci de fresques. Du côté du port maritime, si les grues modernes et les containers dominent, le quartier respire les problèmes. Et c’est où on trouve les superbes squelettes d’immeubles en pierre, classé Unesco. Au-dessus, on trouve le quartier bobo de Cerro Alegre, lui aussi classé Unesco, avec le magnifique musée d’art, dont l’architecture est clairement art déco, et puis les deux anciennes églises des premiers colons. Pas vraiment d’organisation, il semble que l’on a posé les baraques où on pouvait, ce qui laisse aujourd’hui un dédale de petites rues connectées par des escaliers qui cachent parfois des surprises.

Les allemands ont immigré au Chili bien avant les fugitifs nazis, et y ont amené un peu de leur culture : architecture (églises et maisons en bois), cuisine comme la kuchen (tarte sucrée aux multiples variantes) ou le berlin (un chou type donut rempli de crème), religion (lutherisme)… Il n’est d’ailleurs pas rare de croiser un blond aux yeux clairs. C’est la région de Temuco et les multiples lacs plus au sud qui a attiré la majorité allemande, les paysages leur rappelant un peu le Tyrol.

Le jour se lève sur des forêts humides et un brouillard matinal. Un changement dramatique du paysage qui fait plaisir, mais qui garantie un réveil humide sous tente. On trouve au ras de la frontière argentine une succession de parcs nationaux comme le Tolhuaca, Conguillio, Huerquehue ou Villarrica, entourés de réserves nationales (zones tampons) pour protéger des forêts autour de cônes blancs de volcans, et où l’on trouve l’étrange Auracaria, un épineux, ou l’Alerce, pouvant vivre plusieurs millénaires (une pousse de 1mm par an seulement) et très prisé pour son bois imputressible. Seulement le gouvernement chilien prend le touriste pour une vache à lait : on doit payer double ou triple à l’entrée ; quant au camping, juste une zone plate sans rien, mais nécessaire si tu veux explorer sérieusement, c’est tout simplement le double de ta chambre d’hôtel ! Bref une sale mentalité qui restreint l’accès à la journée : totalement débile. Étrangement, cette discrimination existe aussi au quotidien pour les locaux. En raison de cela, je passe le parc Conguillio pour pousser jusqu’à Villarrica au bord du lac du même nom, et dominé par le volcan (2861m) du même nom, et un des plus actifs du Chili. Le parc Huerquehue est de l’autre côté du lac, derrière Pucon, un autre disneyland que j’évite avec soin. Le paysage est superbe : forêt, montagnes, rivières d’eau pure… En discutant avec un garde forestier à l’entrée du parc, le gars comprend tout à fait mon point de vue sur le tarif exorbitant du camping et m’autorise à y passer une nuit gratuite. Et j’y serai seul. Le trek à la journée fait le tour de 4 lacs à travers une belle forêt mixte et quelques cascades. J’y croiserai une énorme migalle, peut-être un autre nom, mais dont le corps fait la moitié de la palme de ma main. Dûe à la densité de la forêt, les sites pour camper sauvages sont très rares. Une belle balade. Le campement est en redescendant vers une autre belle vallée, d’où on peut apercevoir le lac Caburgua. La perle est cachée plus haut : peu de monde font un tour à la laguna Angelina. On pourrait presque y entendre le battement des ailes des anges.

Au lieu de revenir sur mes pas, un chemin descend vers le lac Caburgua et traverse de superbes pâturages où le bétail y est très clairement heureux. Le retour sur une route suit les chalets bourgeois posés juste au-dessus d’une eau bleue transparente, et des plages de galets.

Retour sur Villarrica, suivi de Linca-Ray endormie au bord d’un autre joli lac, le lago Calafquén. Vraiment tranquille.

Le temps se dégrade mais je m’entête, j’irai faire un tour à Valdivia. Je passerai presque deux heures à chercher une chambre sous la pluie de plus en plus forte, juste avant un déluge. Oublies les parcs en bord d’océan, ça ne va pas s’arranger.

Un autre saut vers le sud vers un autre lac, le lago Llanquihue, et un autre cône volcanique, Osorno 2652m, recouvert de neige. Il devient de plus en plus dur de trouver une chambre à prix raisonnable et Puerto Varas n’échappe pas à la règle. Frutillar est un petit village pitturesque au bord du même lac et très clairement allemand.

Les cuisinières en fonte sont le coeur de la maison chilienne : à la fois cuisinière, four et chauffage au bois, il y règne autour une température tropicale. Il y a également en permanence une bouilloire pour le maté, cette infusion d’herbe argentine adoptée par les chiliens du sud. Bien mieux que les pauvres hostels où un lit en dortoirs te coûte plus cher qu’une chambre privée toute équipée !

Le parc national Vincente Perez Rosales est le plus vieux parc chilien autour du lago Todos Los Santos et quelques autres volcans comme le Puntiagudo (2498m), le Casablanca (1990m), et le Tronador (3478m) à la frontière argentine. De l’autre côté, Bariloche, un autre paradis (argentin) pour le trek. C’est là que le Che et son compadre auraient traversé dans leur voyage à moto. Le temps s’éclaircit et je file plus au sud vers Cochamo, en bordure d’un fjord, d’où on peut rejoindre en 5-6 heures de marche un des sites phare mondiaux pour l’escalade, autour de La Junta. Surnommé le Yosemite du sud, on trouve des murs de grimpe incroyables et pour tous niveaux. La roche y a une rare adhérence, même mouillée. Plusieurs treks à la journée partent des prairies-camping au bord de cette rivière au vert étonnant, pour se rapprocher des murs, à travers des forêts de gigantesques épineux multi-centenaires, ou rejoindre un sérieux point de vue panoramique sur les deux vallées, en se rapprochant du Cerro Arcoiris. Pour ce dernier, on a droit à des passages en cordes quasi au-dessus d’un précipice, avant de trouver un premier plateau rocheux, suivi de la neige encore bien présente. Le sommet est plutôt inaccessible, mais la vue est extraordinaire. Un autre trek sur plusieurs jours rejoint une passe suivie de deux lacs, et la frontière argentine à Paso El Leon.

À quelques dizaines de kilomètres au sud de Cochamo, il y a la vallée Rio Puelo, que l’on peut remonter jusqu’à l’Argentine, et rejoindre El Bolson : prévoir un bon budget pour la traversée des lacs.

Retour sur mes pas et je passerai le parc Vincente Rosales pour descendre sur Chiloe, une île un peu speciale au sud-est de Puerto Montt l’insipide. L’île aurait été un bastion de résistance farouche face au gouvernement de Santiago. Ce fût également la terre des Mapuches, avant que les espagnols ou leurs maladies européennes ne les achèvent. L’architecture y est unique, comme ces églises en bois construites sans clou, et aujourd’hui, 16 d’entre elles sont classées au patrimoine mondial de l’Unesco. Elles se distinguent par un clocher sans cloche à trois niveaux. La cloche est en fait un son électronique des plus misérables. Et comme au Canada, les murs des églises comme des maisons sont recouverts de shingles d’alerce (petites plaques fines superposées), dont on multiplie les superpositions et les découpages, pour un résultat étonnant.

Ancud, au nord-est, est une petite bourgade de pêcheurs qui vivaient de l’élevage de saumons et de crevettes, jusqu’à ce qu’un récent scandale sanitaire ne vienne y mettre un sérieux coup de frein. La chaine européenne Arvi était un des principaux acheteurs ; aujourd’hui, c’est l’Irlande qui se charge de redistribuer en Europe. Il y a aussi un site protégé sur la côte, le Monument Natural Islotes de Puñihuil, pour observer les pingouins de Magellan et de Humboldt, en voie d’extinction. Également cormorans, pélicans et éventuellement une otarie. Trois petites îles et un mini-dysneyland sur la plage d’où partent régulièrement des barques pour observer une dizaine de manchots. Le bus local passe à seulement trois ou quatre kilomètres de là, sur les hauteurs.

Dalcahue est un joli petit village de pêcheurs, avec cette fois des bateaux, et qui a gardé de charmante vieilles maisons en bois. De là, on traverse en ferry pour l’île Quinchao et d’autres villages typiques, avec leurs églises Unesco.  Avant de rejoindre Achao, le bus passe par le village de Curaco de Velez, et de beaux exemples de maisons historiques, dont l’alerce a viré au noir. Achao, une grosse église pour les amateurs de charpente, et une baie endormie avec vue sur la neige des montagnes de l’autre côté.

Castro est la grosse ville de Chiloe, où on a décidé de repeindre la grande église Unesco en jaune et mauve. Tout au sud, au bout de l’île, Quellon, d’où partent les ferrys pour la Patagonie, dont on voit d’ici les sommets blancs de quelques volcans, et sous un coucher de soleil incroyable.

Peru

Un passage en douane éclair. Toujours le même lac Titicaca, mais de ce côté, l’économie se porte clairement mieux. Le premier bus était rempli de touristes tout équipés montagne, et plus propres que neufs : le Pérou est aussi beaucoup plus touristique, et plus cher. Avec toutes les histoires farfelues que j’ai pu entendre ou lire sur le Pérou, j’ai approché le pays avec appréhension. Ce fut en fait une belle surprise et un très bon contact avec les locaux.

Puno est une grosse ville insipide dont les rives dégagent une forte odeur. D’ici, on peut aller visiter les îles flottantes Uros, où les Aymaras continuent de tresser ces roseaux et vivent du tourisme. D’autres îles également mais je préfère rester sur le souvenir de l’Isla del Sol. Plus accessible, certainement à l’occasion du printemps, il y a en ville un défilé de différents costumes représentant chaque ethnie, et chacun accompagné d’un orchestre type bandas (en mieux). Et le marché local est descendu dans la rue : des centaines de stands proposent de tout, de la patate à la chemise américaine d’occaz. Les chapeaux y font défaut, la seule chose que je cherche depuis que le colombien s’est désintégré en Bolivie, et curieusement introuvable à La Paz, bien que tous ou presque porte un chapeau.

De Puno, c’est soit Cuzco au nord et sous la pluie apparemment, soit l’ouest avec Arequipa et le soleil du désert. La route remonte le lac et une zone marécageuse pour s’élever vers les hauts plateaux désertiques. Des sommets blancs apparaissent et disparaissent, comme ces superbes lacs que l’on croise. Et puis on a droit à un contrôle sanitaire qui interdit tout fruit et légume, alors que l’on est malgré tout dans le même pays. Voir perdre mes précieux avocats sans aucune raison me fait hausser le ton, ce qui fait perdre les moyens au type qui oubliera la moitié des pommes.

On va passer par la Reserva Nacional Salinas y Aguada Blanca et sa faune invisible. Et puis une série de volcans apparaissent, que la route contournera.

Arequipa est une grosse ville au climat désertique, au pied de trois volcans dont le Misti (5822m), dégagé de tout « mist » (brouillard). La ville blanche garde de superbes bâtiments coloniaux et religieux, construits avec une belle pierre de taille, et blanche. Le marché y est décevant, et sans restos. Outre les fruits, on y trouve des chapeaux de toutes tailles, et dont la fibre vient du nord, et à des prix gringos malgré une qualité bien moyenne. Une bande intérieure de cuir y est toujours présente, ce qui rend au final le chapeau insupportable.

Plusieurs restos végétarien ici, voire vegan, qui proposent des menus complets qui font plaisir.

Le canyon de Colca est l’un des plus profonds au monde, formé par mouvement tectonique, et abrite le rapace le plus grand au monde, le fameux condor avec ses 3.20 m d’envergure et une vraie sale gueule. On y trouve également le colibri le plus grand au monde. La route frôle les 4600m d’altitude avant de redescendre en interminables lacets vers Chivay. On peut voir les terrassements incas qui ont taillé la vallée en escaliers verdoyants. De là, on va longer le rio et le canyon vers Cabaconde. La vue y est spectaculaire : des sommets à plus de 5000 et un rio au fond à plus de 1000m en dessous de la route. On aperçoit de l’autre côté les routes taillées dans la montagne, croisées de chemins plus anciens. Le condor est facilement observable et reconnaissable par cette bande argenté sur le dos et les ailes.

Il y a entre autres deux chutes d’eau dans une crevasse au loin à une très grosse journée de trek : 1000m à descendre pour remonter quasiment autant de l’autre. C’est en fait un classique andin, chose que je vais vérifier (ou subir) maintes fois.

Au lieu de retourner vers Arequipa, il y aurait un trek intéressant qui rejoindrait la vallée d’Andagua, la vallée de « los volcanos ». On construit une route depuis Cabanaconde vers Choco, et le bus ne peut passer que les dimanches lorsque les travaux font une pose. Il y a aussi un pick-up qui peut partir en semaine quand il y a assez de monde. Il faut avoir le coeur bien accroché quand on descend les interminables lacets taillés sur une section quasi verticale jusqu’au rio pour remonter de l’autre côté jusqu’aux travaux. Il faut maintenant attendre que le type de la pelle mécanique arrête d’ouvrir la montagne, pour passer sous des éboulis éventuels et au-dessus du vide. Choco (2600m) est à peine à demi-heure de marche : dans ce désert minéral, le vert des terrasses avec le bruit de l’eau qui court est un vrai délice. La passe Cerani quand à elle est à 5150m, ce qui laisse 2500m à grimper ! On commence raide le lendemain avec un interminable 1200m de dénivelé, en laissant le rio tout en bas. Cactus et buissons en fleurs, dont une bleue et son parfum intense. On change de vallée, et la pente redevient normale. Un petit ruisseau fait du bien, avec des vaches qui se baladent sur de l’herbe rase. 1800m de grimpe et ça sera le premier jour. Départ tôt le lendemain pour les 700m qui restent. Le relief devient minimaliste et la roche multiplie les couleurs. Il y a un lac (une flaque en fait) d’où naît le ruisseau, donnant cette belle cascade aux sculptures de glace. Un mouvement de panique chez les viscachas à mon approche (sorte de lapins avec une longue queue).

Sur la gauche, une première pente raide suivie d’une sorte de petit plateau où des vicuñas se promènent, pour remonter raide vers un dernier plateau et une autre grande flaque d’eau sur le dégel. Aucun chemin : les seules traces sont celles des animaux. De là, il faut passer entre deux éboulis, roche crème à gauche et roche grise foncée noire à droite, pour arriver au pied de la passe, et sa dernière pente en poussière de roche. En haut, on peut voir un des triples volcans Coropuna (6400, 6405, et 6290m). Un énorme éboulis de roches de différentes tailles m’attend de l’autre côté, où je trouve en bas des empreintes fraîches d’un félin. Les 2000m de descente vont s’avérer être un cauchemar qui va durer deux jours. Je suis le relief puisqu’aucun chemin n’est visible, et descend vite avant de tomber sur une forêt de Queñoa, ces gros arbustes étranges déjà rencontrés au parc Sajama. Un ruisseau émerge soudain. Au loin, sur le flanc droit, il y a un semblant de chemin en pointillé, ponctué par des éboulements qui ont eu raison d’une bonne partie. À gauche, au fond, un chemin plus net et des prairies en amont (donc chemin oblige). Tout au fond, ce qui semble être le village de Chacha. Je laisse le dernier accès à l’eau et tente par la gauche à travers ces arbres devenus buissons où il fait forcer le passage, sur des traces de vaches. Je tombe sur un abysse. Remonte plus haut pour trouver un passage qui descend au fond d’un rio sec, pour remonter de l’autre côté sur des pentes très raides. Un petit jeu qui va durer longtemps : suit un chemin à travers une jungle de branches qui explosent en poussières et feuilles mortes, pour aboutir à un précipice, trouve une autre route, rebelote… Arrive sur les prairies et toujours aucun chemin net. Il y a maintenant mêlé aux herbes, des cactus branchus de petites tailles mais dont les épines de 10 cms s’enfoncent profondément dans la chair, emportant par la même occasion une branche de ce cactus. Encore une bataille pour arriver à ce chemin qui est clairement abandonné mais que je peux suivre, avec quelques passages sérieusement dangeureux…pour finir net à une dizaine de mètres au-dessus du rio qui tombe en cascade. Je suis quasi à sec d’eau et d’énergie, mais il me fait pourtant remonter la vallée pour trouver un passage vers le rio tout en bas, pour remonter jusqu’en haut du versant opposé et tenter de suivre l’autre chemin sur l’autre crête. Je tombe finalement sur le passage du bétail qui passe par là pour changer de versant. Après une pose hydratation, je vais me poser un peu plus haut à la nuit tombée dans encore une forêt de Queñoa, après plus de 10h de marche et de batailles. Aucun bruit, aucune vie ne semble exister : la vallée de la mort. Même cette forêt a un côté glauque, avec cette mousse sur des branches torturées. Reste à remonter la pente le lendemain et suivre un semblant de chemin de vaches encore, et la même lutte que la veille, à forcer le passage à travers ces arbres, à descendre à travers ces buissons et ces cactus (et leurs souvenirs douloureux). Arrive tout en bas d’un autre versant au niveau d’un autre rio, où le chemin s’évanouie encore une fois. Reste à carrément escalader la pente en s’accrochant aux herbes sèches pour arriver au seul bout de chemin clair de toute la vallée, non-dépourvu de cactus encore et encore.

Arrive lessivé en bas du village de Nahuira et la route. Le cauchemar est enfin terminé. Une longue pose au bord du rio et 1h plus tard le long de la route qui contourne le lac et ces superbes terrasses, Chacha se fait enfin voir. Un village très sympathique où il fait clairement bon vivre. Outre le fromage frais local, la région est tristement passionnée de corrida, même si ici, on ne tue pas le taureau. Quant au trek, on m’avouera que personne ne passe par là (ah ouais ?), et les derniers touristes, c’était il y a un an.

Je voulais rejoindre Ayo plus au sud pour sa laguna Mamacocha apparemment superbe mais c’est la feria : comprendre un village de bourrés et corrida… Ça sera Andagua, sur une nouvelle route qui passe à travers de ce qui semble être d’immenses tas de roches, comme si on avait pulvérisé la montagne en des milliards de morceaux. Andagua, qui n’a franchement pas le charme de Chacha, siège au milieu d’une vallée parsemée de petits cônes tronqués, vestiges récents d’une sérieuse activité volcanique. De Chacha également, on pouvait voir une énorme coulée de lave qui a bouché la vallée, et coupé le lac.

Le meilleur attendait en fait non loin comme toujours. La route remonte lentement le long d’une vallée verdoyante aux curieuses formations rocheuses, où seuls vivent des bergers et leurs troupeaux, pour arriver sur un spectaculaire plateau lunaire à 4900m, dominé par les trois volcans Coropuna (6400m) et leurs glaces éternelles : un décor incroyable, qui me fait regretter une nouvelle fois de ne pas avoir un véhicule. Suivie d’une descente vertigineuse vers un village de cow-boys, puis Arequipa le lendemain.

Je voulais visiter l’autre grand canyon, celui de Cotahuasi, formé par érosion et le plus profond au monde (enfin paraît-il). Mais ma claque des cactus, l’envie de changer de décor va me mener à Cuzco.

Cuzco (3400m) signifie nombril du monde chez les Incas, devenu aujourd’hui nombril du monde touristique péruvien. Il semble y voir parfois plus de touristes que de locaux. Le centre-ville respire l’Espagne, avec ces églises fardées d’or, ses haciendas aux balcons de bois sculpté et ses passages en colonnades. La plupart sont construits sur des murs incas inclinés, dont les pierres jointent parfaitement les unes aux autres ; ce système de construction résiste apparemment bien mieux aux séismes. Le temps est finalement au beau, avec des averses en fin de journée. Beaucoup de ruines incas autour de Cuzco, dans ce qu’ils ont appelé la vallée sacrée, et au delà, presque toutes regroupées sous un « boleto touristico ». Je laisse ma part aux toutous, pour voir seulement l’incontournable Machu Picchu et Choquequirao. Il y a également des salines incas autour de Maras, où on fait sécher l’eau chargée en sel et à 22 degrés sur un puzzle de terrasses très photogéniques : les années d’exploitation ont vu l’ensemble se recouvrir d’une bonne couche de sel, qui tranche avec le brun rouge de la terre.

Plus loin, à Moray (3500m), les Incas ont travaillé une cuvette naturelle en terrasses circulaires : il y aurait jusqu’à 15 degrés de différence entre le bord extérieur et le fond, leur permettant de tester ou d’acclimater différentes variétés. C’est une belle balade depuis le pueblo de Maras, à travers ces parcelles de terre brun-rouge, et des pics blancs qui se découvrent timidement. Au pied de ce plateau, coule la rivière Urubamba, et passe par Ollantaytambo, un charmant petit village, où on trouve encore des ruines. La région aurait été occupée depuis très longtemps.

Va se poser maintenant le problème du ticket du Machu Picchu. Officellement le nombre de visiteurs est limité à 2500/jour pour protéger le site, un chiffre que l’on peut surveiller en ligne. Officieusement en pleine saison, il y aurait de 7000 à 8000 personnes par jour, sur en gros un stade de foot (sans les gradins et un sentier à sens unique au milieu de beaucoup de ruines). Si on ne peut acheter son billet à Cuzco qui respecte les quotas, à Aguas Calientes, au pied du Machu Picchu, c’est différent : ton billet portera une autre date et ça passe. Mais ne connaissant pas le manège, et n’étant pas sûr de trouver un billet pour le lendemain à Aguas Calientes, les transports étant compliqués et aucune envie d’attendre des jours là-bas, je retourne à Cuzco, où il me faut maintenant attendre une semaine. Direction Choquequirao.

Cachura (2600m) est le départ du trek : 2 jours aller et 2 retour. Il y avait une boucle pour ne pas revenir sur ses pas, ce qui est toujours pénible, mais un glissement de terrain y aurait définitivement mis un terme. Pour rejoindre le Machu Picchu, on parle de 8 jours au moins : ça sera donc un aller-retour. On longe tranquillement la montagne le long d’une route jusqu’au mirador. Un taxi jusque-là fait gagner 2h de marche. La vue est spectaculaire : des pics à + de 5000 qui tombent abrupte vers un canyon. Les pentes sont très raides : si c’est beau, c’est aussi un cauchemar pour y trekker, avec des dénivelés de débile. Du mirador (2945m), c’est une descente interminable vers le rio en bas (-1500m, un plaisir en sens inverse) pour remonter très raide de l’autre côté (une succession de lacets de plus de 45 degrés de pente et 600m). Parti à 6h du mat de Cuzco, j’arrive à la nuit (19h) au campement Santa Rosa (2150m). Dû à la basse altitude, à la chaleur et au nombre de chevaux qui y passent, on a droit à cette vermine de petite mouche qui te percent la peau, suibie d’une démangeaison d’une semaine dès que tu y touches. Tout le monde se fait ravager la peau, et c’est évidemment pire près du rio. Un cauchemar qui disparait en haute altitude.

Reste 3h de marche, qui débute par une autre grimpe de débile pour accéder au campement au pied du site, sans oublier de se faire plumer pour le billet d’entrée, comme toujours au Pérou. Choquequirao (3035m) est un site modeste construit sur une crête, avec des terrasses en contrebas. Y a pas foule, c’est le moins qu’on puisse dire. J’apprend avec plaisir que Yanama n’est qu’à 2 jours de marche, d’où il y a une possibilité de transport : je ne me taperais donc pas la route en sens inverse, en évitant également un retour sur Cuzco. Les plus belles photos du site se font en fait d’au-dessus, de la passe à 3200m, d’où on redescend vers un autre rio (1900m), le pire endroit pour ces mouches. La montée vers Maizal (3000m) qui suit, est encore un test mental, où la chaleur et les lacets interminables te désèchent : j’aurais bu ce jour-là presque 5l d’eau, bouffe comprise. Il y a deux campements en haut : j’irai au second qui fait face à un glacier au loin, d’où naît un ruisseau qui tombe tout droit en cascade vertigineuse. De mon côté par contre, l’eau est trouble et au compte-goutte. Reste une marche enfin à la fraîche pour rejoindre la passe à 4200m, en passant par des mines artisanales qui tirent des entrailles de la montagne un minerai d’argent de qualité. Descente rapide vers Yanama, avec de la vraie montagne en face, l’énorme glacier du Saksarajuq (5945m).

Il y a bien une route mais trouver un van qui part, c’est une autre histoire. On me promet un départ à 4h du mat le lendemain. Le temps se dégrade sérieusement : un orage éclate pour un concert de 5h de flotte et d’éclairs. Le lever du soleil va révéler la dernière surprise : il a beaucoup neigé à basse altitude, et la vallée a été repeinte en blanc. Il semble bien que je vais devoir désormais passer les 4600m à pied : cinq heures du mat, il n’y a évidemment pas âme qui vive. On me dit plus tard qu’il faut attendre midi. Six heures du mat, surprise : un type va partir. On sera trois pour un spectacle inoubliable, un univers blanc sous le soleil et le meilleur moment du trek. Il faudra quand même casser la glace pour arriver en haut. De la passe, la vue sur l’autre vallée est tout aussi incroyable, avec le pic pyramidal du Salcantay (6271m) et du Tukarway (5928m). Redescente vers la vallée de Collipapampa où plus je descend, plus je croise des troupeaux de touristes, qui s’évertuent à trekker sur des routes poussiéreuses sans aucun intérêt et farcies de mouche, en ayant payé une fortune en plus : no comment. Je passe de la glace aux bananiers en quelques heures.

Santa Theresa est un avant-goût du cirque d’Aguas Calientes. Outre le train hors de prix qui arrive directement de Cuzco, on peut rejoindre Aguas Calientes le long des rails à partir d’Hydroelectrica, à 20 min en taxi de Santa Theresa. Une balade qui s’avérera plutôt sympathique (parce que personne aussi) et qui remonte le rio bordé de falaises à pic recouvertes de végétation. Arrive à la verrue de béton qu’est Aguas Calientes. Hotels de luxe et pizzerias, marché aux souvenirs, bref ici, ce n’est plus le Pérou, c’est une machine à fric. Plus personne ne se salue, on fait la gueule et on voit les péruviens qui jouent les gringos à faire leur jogging ??!!

Il y a 1600 marches ou plus pour rejoindre le Machu Picchu, ou une demi-heure à peine en bus qui dépose les toutous frais et dispos à l’entrée. Moi qui croyais être en basse saison, à cinq et demi du mat, il y a déjà une queue de 200 personnes qui attendent le bus, mais beaucoup moins sur les marches. Après le récent trek de débile, et sans le sac, les marches sont une promenade de santé. En haut, la vue est spectaculaire : le site domine au-dessus de ce relief en motte de beurre comme on peut voir en Asie. Bien plus impressionnant que Choquequirao, les ruines sont aussi plus intéressantes : temples, habitations, terrasses, pierres magnétiques, avec toujours cet assemblage parfait des pierres, quelque soit la grosseur. Le matin tôt permet d’apprécier le site à sa guise. À 10h, il y a déjà saturation du site : trop de monde et ça gâche franchement tout. Sens de visite, pas le droit de manger, pas de plastique (enfin en principe), pas le droit de sauter… De plus en plus de régulations pour limiter les dégâts mais la machine à fric rapporte trop pour réellement limiter le traffic. Je redescend donc pour revenir le même jour sur Santa Theresa, où je croise tellement de monde cette fois sur les rails que l’on aurait dit un exode, puis Cuzco le lendemain avec un bus interminable. Il y a eu un contrôle en descendant la passe pour les sacs trop gros de coca. Une chose assez drôle : on en trouve partout mais on ne peut pas en transporter. Les péruviens sont ailleurs timides à ce sujet, contrairement aux boliviens.

Pour mes séjours à Cuzco, j’avais trouvé une belle chambre à proximité de deux marchés excentrés, loin des troupeaux et qui me permet de toujours rester à l’heure péruvienne. Le proprio est franchement sympa et je m’y sens comme à la maison.

En regardant la carte, j’avais remarqué ce beau massif blanc au sud-est de Cuzco : il s’agit de la montagne Ausungate (6384m), sacrée pour les incas mais encore aujourd’hui pour les quetchuas, avec plusieurs autres aux alentours des 6000. Un trek d’une semaine fait le tour avec 2 passes au-dessus de 5000. Mais il est bien trop tard dans la saison pour risquer quoi que ce soit. Il y a aussi ces lignes Nazca dans le désert, mais je ne ferais pas deux jours de bus pour juste un vol d’une demi-heure au-dessus.

L’envie de voir le Pacifique me fait revenir sur Arequipa, puis Mollendo sur la côte, une ville balnéaire. Ce n’est pas vraiment ce à quoi on pense quand on parle de plage. Le désert avance jusqu’à l’océan, et on y a jeté du béton et une raffinerie. Le sable est gris, comme le ciel bas. Quelques restes de maisons en bois qui, pour la plupart, finissent de pourrir. Un excentrique millionaire a fait construire au siècle dernier un beau manoir sur un rocher au-dessus de la plage centrale. Si son style arabisant devait dominer autrefois, le béton moderne l’a bien rattrapé aujourd’hui : il y a même une raffinerie juste derrière. Un petit village qui reste tranquille malgré tout avec un marché intéressant : le ceviche (marinade de poisson cru) est à l’honneur, mais c’est du poisson volant… Le soleil sort, et l’océan redevient bleu ; le sable reste gris et l’eau glaciale. Les derniers jours à profiter du Pérou, avant le Chili : j’ai comme une appréhension qui me retient un peu ici. J’irai à Ilo également, un port industriel avec une belle promenade en bord de mer et encore des restos fruits de mer. La route qui mène à Tacna tout proche de la frontière longe la côte désertique et ses plages sauvages avant des plantations d’oliviers. On trouve même une mosquée à Tacna.

Bueno, bamos a Chile.

Bolivia

En arrivant par l’est, on se rend vite compte que la Bolivie n’est pas fait que de montagnes, comme on pourrait croire. Les Andes ou l’altiplano ne couvre en réalité qu’un tiers du pays, en gros l’ouest. Au sud-est, on a le grand désert du Chaco, qui s’étend loin au Paraguay. À l’est, des plaines plus ou moins marécageuses dans la continuation du Pantanal brésilien, avec d’étranges bestioles comme les jésuites et ménonites. Et tout au nord, la forêt amazonienne. Entre la Cordillera Real au nord de La Paz et la jungle plus au nord, on a les Yungas, vaste territoire fertile où la coca est la principale production, et où on déconseille au touriste de s’y aventurer. Si les boliviens machouillent la coca depuis des lustres, l’intérêt majeur est ailleurs : la Bolivie en serait le deuxième ou troisième producteur mondial. Le nouveau président et ancien pousseur de coca, Evo Morales, a d’ailleurs fait passé la coca comme patrimoine culturel en 2009. Il avait même promis de supprimer le coca-cola américain du pays. La boisson est encore là et les autres semblent fermer un oeil sur les plantations. Il a aussi légalisé le travail infantil.

Santa Cruz est une ville carrefour en plaine sans intérêt. Je découvre le nouveau système des hébergements. Si partout dans le monde « hostal » veut dire le moins cher avec dortoirs, ici, ce sont en fait les hotels de luxe, et les plus chers. « Alojamiento » et « hospedage » sont les deux catégories les moins chères. « Hostel » vient après, avec des dortoirs parfois deux fois plus cher qu’une privée. Et « residential » est encore un poil au-dessus.

Les montagnes commencent un peu plus loin, lorsque l’on s’approche de Samaipata (1700m), un pueblo bien sympathique qui semble attirer comme un aimant toute sorte de monde : 32 nationalités différentes s’y seraient installées, entre néo-hippies et baroudeurs. On raconte que ce serait « l’incroyable » site magnétique del Fuerte tout proche qui en serait la cause. Perché comme beaucoup tout en haut d’une montagne, balayé par des vents violents, siège un énorme rocher nu et sculpté par les Chanè, qui se seraient établis là bien avant les Incas, qui suivirent après, et puis les espagnols en dernier. En fait aujourd’hui patrimoine de l’Unesco, on fait payé cher l’entrée pour à peine s’en approcher. Seule la vue d’en haut sur le gigantesque parc Amboro vaut la peine, et ce, avant les portes payantes.

Les épineux se mélangent aux feuillus avec enfin de l’air frais. Quelques jours tranquilles à camper même sous la pluie. Il y a un petit marché local avec en extra, les différents pains que chaque babos s’évertue à faire. Il y a même un turc qui propose des gözlemes, c’est dire !

On continue ici à vénérer la déesse mère des Incas, Pachamama, et les poubelles continuent de gonfler les rivières.

L’envie de voir l’altiplano me pousse vers Sucre (2810m), une ville dont la splendeur passée est encore appréciable, et où les gaz d’échappement m’étouffent. L’air y est sec et frais, et mes nasaux supportent mal après des mois sous les tropiques. Le marché vaut le détour, ne serait-ce que leurs salades de fruits montées en étages avec de la chantilly.

Il y a autour des balades de quelques jours comme ce chemin inca à descendre ou encore le (faux) cratère Maragua. Mais les paysages semblent guère intéressants, et il se met en plus à pleuvoir. 

Un bus de jour cette fois pour le sud et le fameux salar de Uyuni. Je découvre les bus panoramiques : il y a en fait une rangée de sièges tout à l’avant, au dessus du chauffeur, qui offre une vue incroyable. Ce sont aussi des fours solaires.

On laisse le relief sec et désolé de Sucre, ou seuls semblent pousser des buissons épineux et des cactus, pour monter vers les hauts plateaux où enfin on peut voir ce qui sera des cultures dans quelques mois. Les bosquets d’eucalyptus font parfois une apparition dans ces espaces gigantesques. On croise des troupeaux de lamas. Le premier coup d’oeil à l’animal m’a fait penser à un chameau laineux (la gueule, la forme du corps et des pattes arrières…), ce que confirmera plus tard une petite recherche sur le net. Camélidé domestiqué, il descendrait du guanaco sauvage.

On redescend vers Potosi dominée par sa montagne d’argent qui a fait la fortune de la ville autrefois. Aujourd’hui, c’est un pueblo hideux que l’on passe dans un environnement aride. La route va maintenant traverser des paysages incroyables jusqu’au salar. Des étendues de sable où l’eau y a creusé des canyons de roches, ponctué par quelques pueblitos oubliés dans le temps, avec toujours des montagnes au loin. Parfois la route passe le long d’un rio, et une autre végétation apparaît comme ces touffes d’herbes de la pampa. L’eau semble extrêmement rare ici, et l’idée d’aller trekker devient sérieusement plus compliquée. Des panneaux indiquent « passage de lamas » ou encore « passage d’autruches » ! Il y a aussi des vicuñas, un genre de lama sauvage orange rouille et moins de laine, dont le fameux alpaga (blanc pour le coup) serait la version domestiquée. Véritable peluche vivante, l’alpaga est capable de déclencher l’hystérie générale chez les toutous qui ont un caniche. Sa laine est bien plus chaude et bien plus chère que son grand cousin. La chair semble être également appréciée.

La roche revient ponctuée de cactus, des plissements géologiques gigantesques de différentes couleurs et de superbes vallées arides : on traverse le parc national de Yura. Dans ces endroits en apparence dépourvus de vie, il y a toujours un troupeau de lamas, quelques maisons en brique de terre et du monde qui semblent résister aux pires conditions de vie. Les montagnes s’espacent, on passe quelques mines, l’horizon s’applatit et on arrive au plus grand salar du monde, le salar d’Uyuni (3600m et 10582 kms carrés) entouré de volcans bien au-dessus de 5000m volcans mais dépourvus de neige, et où on se les gèle. Il gèle tous les matins (-5 degrés) mais l’air y est tellement sec qu’il n’y aucune trace nulle part, mais qui continue à faire souffrir mon pif. 

Il y a pas si longtemps, Uyuni était un pueblo oublié du désert de sel jusqu’à ce que le tourisme en fasse un incontournable du pays. Il doit y avoir maintenant 80 agences les unes à côté des autres qui proposent toutes le même tour jusqu’à répéter les mêmes mots, quitte à dire ce que le touriste veut bien entendre. On ne compte plus les hotels et les pizzerias, à croire que le touriste ne mange que ça.

Dans les incontournables, il y a le « tour » d’une journée avec visite d’un cimetierre de train et un hotel de sel pour seulement peut-être une heure ou deux sur le salar, juste assez de temps pour prendre les photos trompe-l’oeil dont internet est farci. Ah j’oubliais, il y a aussi un détour sur une « île » avec quelques cactus au milieu du salar où l’on paye (encore) pour juste grimper dessus.

Et puis il y a le « tour » de 3 jours, en fait 2 jours 1/2, où le programme précédent inclut la visite de plusieurs lacs colorés vers la frontière chillienne, geysers et une source d’eau chaude, avec non-inclue, l’entrée exhorbitante de la Réserve Nationale de Faune Andine Eduardo Avaroa. Six à huit personnes dans une jeep pour une vraie fortune au total. 

Sur les photos, ça a l’air pas mal du tout. La réalité est tout autre. Il s’agit en fait de payer pour être en troupeau, où toutes les jeeps de toutes les agences se retrouvent au même endroit en même temps, où la bouffe est du foutage de gueule et l’ambiance est une mauvaise version club med, à faire des heures et des heures dans une jeep. Roule roule, stop, photo, roule roule, stop, photo…On va même m’avouer que la couleur des lacs dépend en fait du vent et de la pluie, et qu’en ce moment, c’est pas terrible. 

Au passage, c’est étrange cette façon qu’ils ont de s’exprimer face au touriste : on dirait un aide soignant dans un centre d’handicappés mentaux. À croire que ça plait à certains. 

Bref il m’a fallu beaucoup d’effort pour finalement booker le « tour » d’une journée, un peu à contre-coeur mais puisque je suis là blablabla, on connait la chanson, les trois jours à disneyland m’étant définitivement impossible… Pour finalement obtenir le remboursement le jour même quand les choses ont évidemment commencé à tourner au vinaigre dès le départ.

En creusant un peu, il y a des bus locaux pour tous les pueblos autour du désert et pour des prix locaux. Le bus de Llica va passer exactement où passe le troupeau, pour continuer et traverser en entier le salar, ce que les jeeps ne font pas. À mourir de rire.

Le sable et la roche avant le sel, où curieusement de l’eau coule ici, faisant pousser juste assez d’herbe pour les vicuñas.

La surface du salar n’est pas lisse mais s’organise en hexagones plus ou moins réguliers comme une ruche, un relief probablement dû à l’évaporation et au vent.

Cette couche de sel parfois profonde sur laquelle l’on peut rouler sans soucis révèle aussi des pièges : trous, effondrements ou bourbiers qui ne gèlent jamais. 

Les photos sont incroyables mais il y a curieusement une distortion au niveau de l’horizon.

Llica est un petit pueblo à la limite du salar et du parc national du même nom, où aucun toutou ne vient s’aventurer puisqu’il n’y a ni internet ni pizzerias. 

Je voulais faire un tour dans ce parc sauvage (et sans sentier) et rejoindre un autre village de l’autre côté d’un volcan d’un peu plus de 5100m. Je vais apprendre une dure leçon sur les apparences : l’air est en fait tellement sec que les distances apparaissent beaucoup plus courtes qu’en réalité. Avec ça, une carte topographique sur mon téléphone qui oublie des pans entiers de montagne, bref obligé de faire demi-tour avant d’être épuisé par la chaleur et le manque d’eau. Dix heures de marche avec le sac pour rien, à marcher sur de la petite roche qui roule sous le pied au milieu de buissons secs, épineux, et cactus en fleurs. Les seules sources d’eau sont à la limite du salar, en bas, et qui vont se perdre dans le sel. D’en haut, je pouvais apercevoir des pics neigeux à la frontière chilienne dans un silence absolu. Des lamas bien haut et des lapins en bas.

Retour à Uyuni pour reprendre mes habitudes locales. La ville est couverte par le marché hebdomadaire et on trouve de tout. Et je vais même trouver des autruches.

Tupiza est une ville plus au sud d’où s’organisent d’autres « tours » de 4 jours plus chers certes, mais qui font le circuit en sens inverse et qui donc évitent le gros du troupeau. La bouffe est sérieusement mieux également.

C’est curieux, la plupart des visages ici, burinés par le soleil, les yeux bridés, pourrait parfaitement être des Himalayas. Le costume semble être la seule différence. Est-ce la preuve d’une origine commune ?

Il y a le dimanche un bus pour Quebrada chico à l’entrée de la Réserve Nationale de Faune Andine Eduardo Avaroa , et à côté du volcan Uturuncu (6008m) : il semble y avoir là-bas une balade intéressante à faire autour en rejoignant plusieurs lacs, une région témoin de l’activité volcanique qui laisse un étrange paysage. Mais ce serait attendre encore 4 jours et l’envie de remonter sera la plus forte. Un bus passe par Oruro, une autre ville minière, pour continuer le lendemain vers Patacamaya. De là, part vers 12h le seul van pour le parc national de Sajama. On partira avant, dans un van pour Tambo, un pueblo quasi à la frontière chilienne et qui va nous déposer à l’entrée du parc. On passera par des reliefs incroyables, comme ces plissements à 45 degrés, ou encore ces canyons où l’eau a taillé des cathédrales de roches. En face, au bout de la route semble-t’il, siège le plus haut sommet bolivien, le Sajama à 6542m. On le voit des dizaines de kilomètres à la ronde et il semble être tout seul surgit au milieu de nulle part.

De l’entrée du parc au village, il y a 14 kms de sable ou l’équivalent, en plein midi et en zone aride. Une fois délesté d’un gros billet pour le droit d’entrée réglementaire, le gars en charge et bien chargé nous laisse là en nous promettant de nous amener au village après son déjeuner. Revient l’animal encore plus chargé, pour finalement s’inscrire au registre et puis tourne en rond en attendant cette fois des tunes pour le lift. Bref il finira par nous amener gratos comme promis mais juste avant le village pour pas que son chef ne le voye…

Sajama (4200m) est un petit pueblo avec une charmante vieille église, au milieu d’un paysage lunaire entouré de volcans à plus de 6000m apparemment facile d’accès. La feria est tout juste terminée et ça sent la gueule de bois. Les poubelles volent au vent. Quelqu’un a eu l’idée de construire des piaules en voûte et toit de chaume pour les touristes, et le modèle s’est répété. Dans les attractions, un mirador à peine au-dessus du pueblo, un 5000m pour s’amuser et une vue incroyable sur le Sajama et sa tête glacée, des geysers (enfin de l’eau qui bouillonne), avec plus loin des bains chauds, ou quelques lacs d’altitude. L’eau des rivières semble là-aussi très chargée en minéraux, quand on voit ces larges dépôts blancs sur les rives. Pas mal de bestioles paraît-il, mais à part les lamas omniprésents, y a pas grand-chose. Revenir à chaque fois au pueblo me tanne, parcourir des heures sous le soleil et sur du sable, encore plus. C’est bien connu, on ne vient pas en Bolivie pour la bouffe. Je suis à plat, à bouffer du riz et une rondelle de tomate en guise de salade. Malgré un accès facile, je ne tenterai donc pas le 6348m juste derrière.

Le même minivan part à 6h du mat : on doit donc attendre dans le froid et le noir pour être sûr d’avoir une place.

Il y a un truc avec les constructions en Bolivie qui me laisse perplexe : on voit partout des baraques minuscules posées au milieu de nulle part, parfois en grappe comme jetées au hasard, sans personne, et laissées en plan. L’autre grand classique, c’est un haut mur de brique qui entoure… rien, mais on les construit les uns à côté des autres. Quand ce n’est pas tout juste deux murs à angle droit qui finiront par s’effondrer. Les villes ressemblent à ce qui resterait d’un holocauste nucléaire : rien n’est jamais fini, la brique reste à nue, pas de fenêtre et on bouche avec ce qu’on peut. Et on construit encore et encore, et partout. 

L’approche de La Paz vaut son pesant de cacahuètes : tout en chantier. Les routes défoncées en attendant une conduite ou un nouveau terrassement, les baraques fantômes, et la vie qui s’organise dessus. Étrange. L’alto (4100m) est la partie haute de la capitale avec l’aéroport, et en fait la capitale la plus haute du monde. Et puis on descend dans le trou (3600m) où l’on peut voir l’étendue de la bête, avec un téléphérique qui traverse la ville, et quelques sommets blancs comme le Huana Potosi (6088m), le sommet disneyland que tous s’empresse de grimper, ou plus au sud, l’Illimani (6438m).

Pollution record : les rues sont toutes en forte pente et le mauvais gasoil sort bien noir. Ville insipide, où les supermarchés proposent un peu plus de trucs. Chose extraordinaire : on trouve des restos végétariens voire vegan. Je trouve enfin de l’alcool à brûler, appelé en fait « alcool des mineurs », une potion à 96 degrés pour se donner du courage quand il faut descendre dans la mine. On le trouve partout (fallait juste connaître le nom) dans ces stands de rue où on vend aussi de la coca avec une pâte miracle noire ou blanche sans laquelle il n’y aurait pas d’effet : il s’agit de la cendre de quinoa à laquelle on rajoute une saveur comme la cannelle, qui révèle en fait la substance active de la coca. Pas super comme goût mais ça marche. Et puis il y a la rue des sorcières qui te vendent toutes sortes de décoction pour tous les maux imaginables. Je n’ai pas réussi à savoir à quoi servait les bébés lamas (ou autres bestioles) déséchés que l’on voit pendus. 

Un autre classique de la ville, la majorité tombe malade et je n’y couperais pas : toujours sympa de rôter l’oeuf pourri. Avec ça, la pleine lune de septembre nous réserve une autre surprise : le temps se met à la pluie sur les montagnes. Ça tombe bien, je devais aller trekker au nord de La Paz, dans la Cordillera Real. J’avais acheté la bouffe, les cartes… Bon décidemment, ça ne sera pas pour cette fois. 

Le bus repasse la misère architecturale de la capitale pour rejoindre le lac Titicaca à l’ouest. Après tant de désolation, l’arrivée sur cette vaste étendue bleue est un choc qui fait du bien. Véritable mer intérieure avec ces 8562 kms carrés (chiffre qui varie selon les sources), c’est le plus haut lac navigable au monde (3810m), et le deuxième d’Amérique du sud en superficie derrière le lac Maracaibo au Vénézuela.  

Copacabana est un autre disneyland au bord de l’eau : hotels et pizzerias sont légions. La frontière péruvienne est toute proche et l’on sent le va-et-vient. C’est aussi un lieu de pèlerinage et l’église cache des tonnes d’or.

Et puis avec ces collines sèches et l’eau bleue, il y a comme un air méditerranéen malgré l’altitude et le froid nocturne.

L’Isla del Sol est la plus grosse île et à 1h30 de bateau. D’énormes eucalyptus nous accueillent avec une entrée à payer. Il faut grimper sec pour atteindre le village de Yumani (4000m) sur la crête, et on passe devant la source (potable) des Incas qui alimente tout le pueblo. Un chemin de pierre qui monte, défoncé par le passage des troupeaux, et des guesthouses tout le long, c’est aussi le Népal, non ? J’aurais bien aimé, on aurait pu enfin bien bouffer.

L’île est toute travaillée en terrasses ou presque. Pas de moteur ici, tout est à pied. 

En haut, passe le très agréable bosquet d’eucalyptus, la vue est incroyable : les terrasses qui descendent vers cette eau bleue tranquille, les criques où le turquoise n’est pas rare, la presqu’île de Copacabana au loin, et les évasifs sommets de l’Ilampu (6368m) et de l’Ancohuma (6427m) autour desquels je voulais aller promener. La Grèce, j’te dis !

Le Willka Thaki (« la route sacrée de l’éternité du soleil », pour être plus clair) est un chemin inca qui traverse l’île du sud au nord sur les hauteurs pour arriver au site Titikala (« jaguar de pierre », dont le lac tire son nom), une pierre en forme de jaguar donc, posée sur une dalle concave à peine sortie du sol, et autour de laquelle s’organise en double cercle une série de pierres cubiques. Considérée comme l’origine du Soleil, les Incas venaient en pèlerinage. Aujourd’hui, le chemin est parcouru par des touristes que l’on attend pour un autre ticket payant. Oui, parce que faut payer au nord, et faut payer au sud une heure après, et si tu fais un détour par un autre village, faut payer là aussi bien sûr ! Un racket qui enlève du charme de l’île.

Quand ils ont découvert le lac (et l’île), les Incas en ont vite fait l’origine même de leur peuple. Et on peut les comprendre : de toute l’Amérique latine, ou du moins ce que j’ai pu en voir, c’est le seul endroit où il y a une vraie énergie. Enfin. Que ce soit une croisée de deux lignes de Ley, un chakra planétaire ou autre, le fait est que l’on peut clairement ressentir une très belle énergie, (certains diront féminine, bien qu’elle semble harmonisée masculin-féminin) sur le nord de l’île. Il vaut mieux partir tôt le matin pour éviter le troupeau. En continuant, on passe par des ruines (Chincana), et une belle plage. Il y a plus au nord encore une superbe plage de rochers et une paix absolue.

Une paix de quelques jours où seuls le bruit des sabots de lamas rompt le silence. La Cordillera Real se noie sous les nuages. Il grêlera ici le premier jour de printemps.

Il faut partir (pourquoi, va savoir) et rien que la pensée de revenir à La Paz est une insulte. Ça sera juste un aller-retour pour aller récupérer ce que j’avais laissé. Bien trop de nuages pour ne serait-ce que tenter une incursion dans les montagnes. On passe au Pérou.

Je ne peux m’empêcher de comparer avec les Himalayas. Un lama dans les Himalayas est un érudit en spiritualité ; ici, c’est une drôle de bestiole que l’on tue pour sa viande et sa laine. Je crois que ça résume bien la situation.

Mise à part l’Isla del Sol, phénomène totalement indépendant de l’humain, c’est plutôt vide, et je m’y ennuie ferme pour être honnête. Je passe par des chaos humains sur différentes latitudes et altitudes sans réelle profondeur. Juste des images qui passent et je me demande si je ne perds pas mon temps.

Allez, dessines-moi un mouton en attendant.

« Somehow we lost the unity of openness and what we are. Openness became a separate thing, and then we began to play games. It is obvious that we cannot say that we have lost the openness. « I used to have it, but I have lost it. » We cannot say that, because that will destroy our status as an accomplished person. So the part of self-deception is to retell stories. We would rather tell stories than actually experience openness, because stories are very vivid and enjoyable. »

Chögyam Trungpa – Cutting Through
 Spiritual Materialism, pp. 67-68.

Le grand détournement

Les pieds dans l’eau, je remonte un ruisseau qui tombe en cascades, avec juste le chant des oiseaux et le bruit du vent dans les feuilles. Il y a même des orangers en fleurs. La Bolivie. Ce n’est pas encore l’Altiplano, mais les petites montagnes d’à peine 2000 m font quand même du bien.
Depuis Cali (Colombie), il y a eu du chemin. Un vol au milieu de la nuit via Bogota vers Leticia, au bord d’un des rios qui alimentent l’Amazone, tout au sud-est où on a étiré la carte jusqu’à rattraper le rio, perdu au milieu de la forêt tropicale. Ici, la Colombie touche le Brésil et de l’autre côté de la rivière, c’est le Pérou. Le village est agréable mais l’air y est épais, chaud et moite. On propose timidement des tours dans la jungle juste à côté : les possibilités sont immenses dépendant évidemment du porte-feuille. Probablement bien mieux que du côté brésilien. On peut d’ailleurs se promener entre les deux pays sans contrôle : on dirait en fait une ville coupée en deux.
Du côté péruvien, les bateaux viennent d’Iquitos où les gringos redescendent d’un pèlerinage Ayurhuasca, ce puissant mélange hallucinogène de deux plantes indigènes. C’est d’ailleurs devenu là-bas une attraction touristique où on brade la tradition chamanique pour des dollars.
Il est difficile de savoir en avance les horaires des bateaux en partance pour Manaus. Le Diamante est, parait-il, la meilleure option mais il est parti la veille de mon arrivée (mercedi). Il revient lundi. Vendredi, un plus petit devrait partir mais samedi, il y a une meilleure option : el Coraçon de Jesus. Et puis j’achète le billet le jour de mon anniversaire : on va me faire une réduction spéciale.
Le tampon d’entrée brésilien fait suite au tampon de sortie colombien de la veille. Vers midi, on embarque avec des flics brésiliens en mode commando, les chiens et les fouilles. Et puis on part.
Trois ponts quasi-ouverts : le premier est pour les petites distances, avec une cuisine à l’arrière où l’on prépare les repas pour tout le bateau, et les deux monstres de moteurs ; le deuxième niveau est réservé pour les voyageurs jusqu’à Manaus, quelques cabines à l’avant, et une autre petite cuisine où l’on sert les ponts supérieurs. Entre la cuisine et les cabines, on va remplir l’espace de hammacs comme des sardines dans une boîte ; enfin le troisième, qui consiste en fait en une zone de relaxation (tv, chaises, snacks et musique la nuit), et le reste des cabines à l’avant, dont celle de pilotage.
Le voyage se fait en douceur. On fait parfois des haltes au milieu de nulle part pour prendre des passagers. La routine hammac-cantine-hammac fait vite place à l’excitation du départ : les heures s’égrainent lentement. Le soleil se lève et se couche dans des incroyables orange-rouges. Et entre deux, il y a comme paysage cet invariable mur vert dont on ne s’approche guère. Pas vraiment la meilleure option pour observer la faune.
On a presque toujours une petite brise qui vient nous soulager de la chaleur. On se douche avec l’eau du fleuve : il faut juste oublier tout ce que peuvent charier ces eaux depuis des centaines de kilomètres.
La bouffe fut un sérieux problème : pour les végétariens, il n’y a que riz blanc ou pâtes trop cuites. Je vais remuer le monde pour pouvoir enfin bouffer le deuxième jour…et seulement le deuxième jour.
Il y avait toujours une baraque au bord du fleuve mais là, on a maintenant des fils électriques. La forêt recule et les habitations se font plus présentes. Le fleuve est immense. L’arrivée à Manaus, c’est l’arrivée de Mad Max dans une ville post-apocalyptique : de grandes tours crachent des flammes au-dessus d’énormes réservoirs et autres strutures métalliques qui occupent tout l’horizon. Devant, des navires de guerre.
Même le rio devient noir : c’est la fameuse rencontre des deux fleuves dont les eaux ne se mélangent pas sur des kilomètres, deux eaux à des températures et vitesses différentes. À partir d’ici, le fleuve porte le nom d’Amazone. Si ce n’est pas le plus long, ce fleuve est à lui seul l’équivalent en volume d’eau des 7 plus grands fleuves mondiaux. Autant dire beaucoup de flotte.
Manaus l’hideuse. Il y règne une chaleur épouvantable. On peut continuer en bateau jusqu’à Belem et l’Atlantique si l’on veut mais je vais prendre un avion : descendre le fleuve, ça va, j’ai eu ma dose.
Pas mal de vénézuéliens ici qui fuient la crise économique.
Encore une nuit à l’aéroport, et un vol via Fortaleza, connu pour ses belles plages. Et puis Cayenne, où les nuages commencent à la frontière. Déluge à l’arrivée: ça tombe bien, je voulais faire du stop vu les tarifs exhorbitants des taxis.
Une chose que j’avais oublié, le week-end du 15 août : trois jours à attendre pour rien que La Poste ouvre. En attendant, avec la coloc de la location Airbnb, on va faire un tour jusqu’à St Laurent du Maroni et la frontière du Suriname en face de l’autre côté du fleuve. Le village a conservé son passé du 19ième avec son bagne et de belles baraques coloniales.
La population de la Guyane est en fait étrangement repartie sur les frontières : le long du fleuve Maroni, frontière avec le Suriname, le long du fleuve frontière avec le Brésil et le long de la côte Atlantique avec les 3 villes principales. Au milieu, du vert et peut-être des chercheurs d’or.
Cayenne est un guetto aussi moche que dangereux. Le nouveau Cayenne en fait se reforme plus à l’est vers les plages, pas extraordinaires par ailleurs. La chaleur est à la hauteur de sa réputation, et je dois dire honnêtement que je n’en peux plus de ce climat chaud et humide.
Officiellement (internet) les 2 colis envoyés de France sont arrivés dont un retenu à la douane. Sur place, ils ne savent même pas où ils sont. À savoir quand même que le dédouanement se fait dans le même bureau : ah c’est beau La Poste. Bref je les remues un peu : on est mardi, j’ai un avion jeudi, y a au moins un colis qui est arrivé, merci de le retrouver, etc… En attendant, je leur écris une lettre pour l’autre colis déclarant le contenu usagé et donc sans facture. Sur tout colis neuf, il y a 20% de taxes et compter une semaine pour le dédouanement.
On continue avec 2h de queue pour pouvoir retirer un peu de tunes. Aucune organisation, il y a bien une file exprès mais on passe devant sans vergogne. Les bureaux sont en fait submergés d’immigrants venant ouvrir un compte pour toucher le RSA et autres aides.
Milieu d’après-midi, ça y est, ils l’ont retrouvé et devines quoi ? Ben oui, il est retenu par les douanes. Retour express juste avant la fermeture pour leur écrire la même lettre que le premier. Normalement ça devrait aller vite maintenant.
Deux heures d’attente pour rien le lendemain dans un autre bureau en ville sur de mauvaises infos comme quoi on pouvait retirer plus. Là, c’est trop, le bordel et le foutage de gueule, ils auront droit à quelques noms d’oiseaux. Retour au premier bureau, où tout colis arrive, pour apprendre que le con de douanier, celui-là même que j’avais vu et bien fait comprendre qu’il me les faut rapido les colis, il n’est là aujourd’hui, donc revenir demain. Oublies le vol de jeudi, prochain tarif dimanche : cool…. Entre temps, le plan gratuit d’hébergement tombe à l’eau et je dois trouver une place pour demain sur Airbnb qui est pris d’assaut en ces vacances d’août.
Jeudi matin, un autre petit tour et ô miracle ! Les colis. Comme quoi quand ils veulent. Maintenant refaire le sac et un autre colis : penser montagne et froid avec 36 degrés et 300% d’humidité.
Retour vendredi devant les mêmes ébahis pour cette fois envoyer un colis.
Dans la foulée du n’importe quoi, je tarde à prendre le billet d’avion pour retraverser le Brésil. Reste un vol avec 11h suivi de 6h d’attente : quelques 27h en tout.
Je quitte sans regret la Guyane pour Belem et son aéroport sans climatisation avec le soleil sur les vitres : juste 11h à attendre. Au milieu de la nuit, un vol vers Campinas au nord de Sao Paulo avec une halte avant, quelque part. Là, la clim est à fond et on se les gèle. Et enfin Cuiaba tant attendue. La région abrite le fameux Pantanal, la plus grande région marécageuse du monde, où on peut voir une flaure incroyable dont le jaguar. Le Pantanal s’étend jusqu’à loin en Bolivie. Mais vu d’avion, ça m’a l’air bien sec.
Après les nuits passées à l’aéroport, j’avais réservé un hotel au buffet monstrueux. Évidemment, je m’étais planté dans les dates : ils ont été assez aimables pour bouger la réservation pour le lendemain sans rien demander. La bouffe me remonte le moral. En attendant le bus de nuit, je fais un tour dans le parc central pour découvrir de tous petits singes.
Une autre bonne idée fut de partir de nuit pour Caceres et continuer vers la frontière tôt le lendemain dans la foulée. C’était sans compter sur le tampon de sortie au bureau de la police fédérale brésilienne : le seul bureau est ici à Caceres et non à la frontière comme j’espérais, et ouvre à 7h30 du mat. Ça tombe bien, il est 3h du mat. La station de bus est un truc miniature où il est dur de trouver ne serait-ce qu’une bouteille d’eau en temps normal, alors au milieu de la nuit…
Plus tard en route vers la frontière à travers une zone desséchée où l’on fait pousser du bétail. On passe devant une zone de contrôle concernant l’entrée au Brésil seulement pour arriver devant une barrière et quelques soldats boliviens dans un décor poussiéreux. On a laissé l’asphalte à la frontière pour faire place à une piste de terre. Un taxi jusqu’au village et le tampon d’entrée : bienvenido a Bolivia. De là, il faut bien choisir son bus : quelques 14h minimum sur une route défoncée t’attendent pour rejoindre Santa Cruz, et le luxueux air conditionné ne semble pas être une mauvaise idée. Six heures sur de la tôle ondulée, trous et caillasses qui font trembler le bus à tel point qu’il en devient alarmant, sans parler de la poussière qui rentre même dans le système d’air conditionné. Changement de bus pour de l’asphalte cette fois, et une nuit paisible. Il y a pas mal de ménonites à bord, cette communauté extra-terrestre de grands blancs parlant un genre de hollandais et vêtus à la mode cow-boy 19ième.
Arrivée sans peine à Santa Cruz le lendemain où la chaleur sèche est bien plus supportable.
Tout ça pour juste quelques fringues. Qu’est-ce qu’on ferait pas pour s’occuper.

Colombia

Medellin de nuit s’étale à perte de vue, encerclée de montagnes. L’air est frais et ça fait du bien. Bien content d’être arrivé. Et comme pour le Mexique, la douane te souhaite la bienvenue sans demander quoi que ce soit : le fameux billet retour est une belle arnaque.

L’énergie est différente ici, qui tranche avec la sieste d’Amérique centrale. Et les locaux sont tout simplement incroyables de gentillesse. On a de la peine à croire à la violence du passé : Pablo est bel et bien enterré. Pour info, « Narco » est une série tv qui relate plutôt bien l’histoire du célèbre trafficant devenu très vite un des plus riches personnages de la planète. Quand on fait 60 millions de $ par jour de bénef, ça va vite. Il voulait même racheter la dette du pays.

Le côté latin a repris le dessus et on peut désormais faire la fête toute la nuit sans aucun problème. Si en Amérique centrale, c’était la musique des années 80 (le meilleur du pire des slows, des titres que tu voudrais voir disparaître), ici, ce sont les jeans déchirés voire déchiquetés des années 90. Mais ils n’ont pas encore remplacé la salsa par du grunge.

Et puis c’est aussi un musée vivant pour les Renault : 4L, R6, 9, 11, 12, 14… elles sont presque toutes là.

Il y a toujours quelques vieux buildings à voir, mais j’ai la tête ailleurs. Le pays est immense, plus vaste que les 5 pays d’Amérique centrale réunis, avec le début de la cordillère des Andes qui court nord-sud et partage le pays. Au nord, on revient dans une épouvantable chaleur au bord de la mer Caraïbe, avec la fameuse Cartagène, et des plages. Encore des plages. Après 3 mois de tropiques, j’ai envie d’autre chose : la montagne. Les transports étant devenus chers, il faut trouver une boucle sans revenir en arrière. À savoir que l’avion peut être moitié prix que le bus.

Faire le bon choix, c’est ça en fait l’enfer.

Ou alors acheter une 4L et roule ma poule jusqu’à la Terre de Feu. Parce que là, j’en ai ras la casquette des toutous que l’on est obligé de se farcir dans les hostels.

La Colombie et le Chili sont apparemment les deux seuls pays où acheter un véhicule est plutôt simple, avec l’obtention des papiers officiels en poche, qui permettent de traverser les pays tranquille. Compter 800-1000 € pour une bonne 4L, avec jusqu’à 100 € de papiers, assurances et contrôle technique. Si rouler ne coûte pas cher (l’essence est à 0.70 €/L), il y a en revanche des péages partout, parfois à la queue-leu-leu, difficilement contournables : ça fait vite cher au final. En revanche, les motos ne payent pas : acheter une 125 AKT, la moto de Colombie, revient à 300 €.

Et puis il y a ce fameux billet de bus pris à l’arrache au Panama qui va me réserver encore quelques surprises. Payé 100$, alors qu’il ne vaut finalement que 70$, je contacte la compagnie de bus (équatorienne ?) en espérant vaguement un remboursement, pour apprendre qu’ils n’ont en fait aucune réservation à mon nom. Bon, cette fois c’est sûr, je me suis fait enflé. Une adresse mail bizarre pour cette agence ricaine qui m’a vendue le billet, et qui semble ne pas aboutir : relance cette fois avec un mail énervé (pas de réservation ?!) en désespoir de cause. Sur le billet, il y avait quand même marqué « aucun remboursement ». Réponse finalement quelques jours plus tard, m’annonçant le remboursement intégral du billet. Ouf. Je pars plus léger. Bon, il faudra quand même les relancer encore pour que ce soit fait.

Tout en cherchant une bonne occaz’ sur le site olx.com, le « bon coin » colombien, je décide de partir vers l’est, dans les montagnes au-dessus de Bogota. Le lever du jour révèle une belle campagne de collines verdoyantes, où l’élevage est largement majoritaire. Conséquence de quoi, il y a du barbelé partout : on est au paradis du camping mais on est coincé devant la grille. Le bon côté, c’est la cuisine ou plutôt la boulangerie qui utilise le fromage local pour de belles découvertes.

Villa de Leyva est une autre vieille ville coloniale, entourée de petites montagnes au climat sec, située au bord d’un sanctuaire de faune et flore. On dirait la Provence sans les oliviers. Et il pleut, enfin de rapides pluies fines. Des rues grossièrement pavées, de belles baraques cossues peintes en blanc avec des boiseries vernies : touristique mais un certain charme. Je passe une nuit fraîche dans le hammac, de quoi regretter la tente. Le hammac en lui même est confortable, mais la moustiquaire te colle à la face, et le moindre courant d’air te glace le dos.

Il y a une célébration dans le village très prochainement mais je décide de partir précipitamment pour de vraies montagnes plus à l’est, le parc national El Cocuy, même si la saison est au froid. Il y avait bien eu un barrage routier sur les hauteurs de Tunja, le chef-lieu de la région, mais je n’y avais pas vraiment accordé plus d’attention : on était passé, et puis ça avait l’air une affaire d’un ou deux jours. Je décide de prendre la route plus au sud et contourner le barrage. Encore une bien belle décision. Retour donc à Tunja à travers une nature décidément très belle, pour découvrir que TOUTE la région est maintenant bloquée après des affrontements entre camionneurs et forces de l’ordre qui auraient tourné au vinaigre. Personne ne passe et ça va durer un moment. 

J’en étais sorti de justesse et il a fallu que j’y retourne. Il n’y a plus qu’un bus pour Bogota que je voulais éviter, et qui va nous faire une longue promenade bucolique à travers des chemins de terre pour contourner un des barrages.

Tu voulais voir la montagne et on a vu la ville. Tu voulais voir la nature et on est retourné en ville. Comme toujours.

Direction dans la foulée à Salento, au ras du parc Los Nevados, plus au sud (adieu le nord) : une belle tâche verte sur la carte qui promet. Le village a un charme indéniable et le paysage est superbe. Des montagnes, des plantations de café et des prairies à bétail : c’est la Suisse colombienne. C’est vert et pour une bonne raison, il pleut beaucoup. Encore la pluie. Comme toujours. 

Du village, on a accès (enfin à 10 bornes) à la vallée de Cocora, célèbre pour ces palmiers à cire (?), la variété la plus haute du monde jusqu’à 60m de haut soit-disant : enfin si ceux qu’on voit atteignent 35m, c’est le bout du monde. Il en pousse ailleurs également. Plusieurs balades à faire le long de chemins empruntés par le bétail, donc à patauger dans la boue (entre autres) et en se faisant copieusement arrosé. Une éclaircie et la beauté du lieu peut enfin se faire apprécier. Jusqu’à la prochaine averse. De la forêt humide aux fougères arborescentes et puis les épineux, pour finir à ces étranges plantes comme un petit aloe-vera sur un tronc, et qui pousse à plus de 3000m.

Qui dit bétail, dit barbelé, et là encore, la nature en est quadrillée.

On peut avoir accès de ce côté au parc national et quelques jours de treks (à la bonne saison) et profiter des lacs d’altitude et cette flore bien spéciale. À noter que ce soit-disant parc national Los Nevados est en fait une entreprise privée pour faire des tunes : pas vraiment l’esprit nature-protection-faune-flore ouvert à tout le monde.

Alors le café colombien ? Franchement bon et doux, sans aucune acidité et un bel arôme. Les fincas à café sont d’ailleurs une destination touristique à part entière.

Tout près, les montagnes en moins, Filandia est un petit pueblo bien sympa, et moins touristique. Peut-être plus de café. Enfin y a encore des français partout. Le 20 juillet, ce fut la fête de l’Indépendance et la commémoration multicentenaire de la région, bref un bon prétexte pour un défilé haut en couleur mais silencieux, ce qui fait plutôt drôle. Il y a eu un clin d’oeil pour toutes les époques, des indiens et des espagnols aux jeeps « contemporaines » couvertes de café. Par contemporaine, on parle ici de la jeep Willys, toute rutilante, qui fait office de taxi collectif pour rejoindre les coins perdus ou pour promener le touriste.

Le temps de choper un rhume et on continue vers le sud et le désert de la Tatacoa. J’espérais du chaud et sec : j’arrive sous les gouttes. En raison de ces deux chaînes de montagnes parallèles de part et d’autre, bloquant la majeure partie des nuages (enfin en principe), ce désert est le rendez-vous des astronomes. À la bonne saison. Quand j’y passe, le ciel est couvert. Comme toujours.

Restent les attractions diurnes, ces superbes formations dûes au ruissellement des pluies sur différentes couches sédimentaires. On a comme résultat de beaux drapés très photogéniques parmi les cactus géants. Des drapés rouges, et plus loin, la version grise et des pierres qui semblent léviter.

Et là encore, le pays est sous barbelé. À se demander quand même ce que peut bouffer le bétail. Le ciel se dégage et on le regrette déjà. Le vent finit de te dessécher.

Plus au sud, San Agustin est un pueblo dans un paysage de petites montagnes très arrosées (encore de la pluie) et de superbes gorges où l’on ne compte plus les cascades. Ici aussi café, bétail et barbelés. On construit en bambou, des murs en colombage jusqu’au toit où l’on fait tenir les tuiles sans litaux ni volige, uniquement sur du bambou.

L’attraction locale est la collection de sculptures funéraires laissées par une ancienne civilisation (poteries jusqu’à 6000 ans) dont on ne sait absolument rien, même pas leur nom. Aucune écriture n’est venue renseigner les archéologues. On visite les quelques tombes qui rappellent la culture des celtes : de grandes dalles de pierre levées couvertes par d’autres dalles en guise de toit. On y trouve parfois d’étranges motifs de couleur. Il y a parfois des sarcophages taillés dans une seule pierre. Des statues anthropomorphes gardent l’entrée ou se dressent comme pour signaler quelques sites sacrés. Les visages sont clairement négroïdes, et rappellent les énormes têtes laissées par les Olmèques au Mexique. D’autres détails révèlent les piercings habituels (nez, oreilles) et des symboles clairement shamaniques.

Des jours à se casser la tête à essayer de planifier pour la suite. Des heures sur le web.

La bonne saison pour le trek au Pérou et en Bolivie va de juin à septembre, voire octobre, ce qui semble être la saison sèche pour l’Amazonie. La Guyanne est le seul pays où je peux récupérer mes affaires de trek envoyées de France sans avoir à payer une fortune en taxes, sans règlement absolument aberrant et une certitude que le colis ne « s’égare » pas (encore que). Les distances sont gigantesques et les connections aériennes ridicules. Quant tu regardes la carte de Colombie, plus de la moitié ouest est une zone verte que seuls traversent les fleuves : un peu la terra incognita pour les durs où la vie ne tient qu’à un fil.

Pour traverser le poumon de la planète, il n’y a donc que les fleuves, des milliers de kms de flotte. L’avion ou le bateau en Amazonie, c’est d’ailleurs le même prix, les emmerdes en moins. Juste une question de temps.

Tout d’abord il y a le rio Putumayo qui forme la frontière naturelle avec l’Equateur pour aller se fondre dans l’Amazone au Brésil. Aventures garanties en terre guérilleros et narcos, tribus indigènes et autres bestioles.

Le rio Napo quand à lui, part un peu plus au sud de l’Equateur pour rejoindre Iquitos au Pérou, d’où on repart vers le Brésil. Une succession de bateaux irréguliers où on attend le blanc qui aime à passer par là. Long et coûteux.

On peut évidemment partir directement d’Iquitos, Pérou, accessible uniquement par air ou eau, mais le billet n’est pas donné. Ou descendre la rivière jusqu’à Iquitos depuis Yurimangas, et continuer. Là encore y en a pour un mois à voir défiler lentement le même paysage.

Ou un billet d’avion jusqu’à la triple frontière Colombie Pérou Brésil, par où tous les bateaux passent, et commencer à descendre sur des ferries réguliers et confortables. La solution rapide et raisonnable. 

J’ai laissé tombé l’option voiture : soyons honnête, faire la route en bagnole, c’est se promener tranquille sans vraiment quitter le cockpit. Ça sera donc pour plus tard.

Un petit tour dans la ville blanche de Popayan, un nom de plus sur la longue liste des vieilles cités coloniales. Des murs blancs, des églises et des gouttières qui disparaissent dans les murs. La cuisine locale y est savoureuse avec, tenez-vous bien, trois restos végétarien ! On peut enfin découvrir des saveurs locales. 

La grosse ville Cali, la capitale de la salsa, que je voulais éviter également (comme toujours…) pour un avion au bout du bout de la carte.

« A la horde ».

Panama

Le passage de la frontière est encore un mélange glauque d’arnaques légales. Le Costa Rica demande 8$ comme taxe de sortie (plus élevée si payée en monnaie locale), le Panama demande 3$. Disons plutôt qu’on te force à passer par un bureau perdu pour payer cette taxe dont personne ne vérifiera plus tard sur la route. Le pueblo quant à lui, respire bon les embrouilles. De chaque côté du pont, ce sont les chinois qui tiennent les supermarchés, comme partout ailleurs au Panama. Il semble d’ailleurs y avoir ici une incroyable mixité raciale.

Les bus deviennent des minibus coréens d’une vingtaine de place, où tu n’as qu’un micro-coffre pour les bagages, et dont le prix grimpe fortement (équivalent à une nuit d’hotel au Nicaragua).

Bocas del Toro, ce sont ces îles au nord du Panama, sur la côte Caraïbes, où se déverse la majorité du flot touristique. On vient ici pour la fête, éventuellement les plages. Il y a même un peu de surf.

D’Almirante, où les cargos font le plein de bananes, on a le choix entre un ferry lent et une panga rapide pour rejoindre la grande Isla Colon et le plus gros « village ». Les hotels ont construit sur la mer et on a l’impression d’arriver à Venise version Caraïbes. Avant de sauter à l’eau, se rappeler que toutes les eaux usées y finissent…

Pendant que le monde fait la fête, je fais connaissance avec la colonie de bed bugs.

Plus haut vers le nord, on a Wizard beach et le spot de surf. Pour nager, il faut prendre un taxi collectif pour traverser l’île et arriver à playa Estrellas (la plage aux étoiles de mer). La baie intérieure bénéficie d’une eau calme et limpide idéale pour la nage. Seulement voilà, les étoiles de mer sont toutes proches du rivage et les bateaux de touristes venus exprès n’ont pas envie de contourner un pauvre nageur qui aurait eu l’audace de s’aventurer plus de 10m du rivage, c’est-à-dire au delà des bouées. On a seulement le droit de barboter. Se poser ici est traduit en dollars : on parle d’une bande de sable avec quelques cocotiers d’une quinzaine de mètres de large, lardée de shacks et de transats, où beaucoup viennent en fait soigner leur gueule de bois.

La petite Isla Caranero, à un jet de pierre en face des docks, est plus tranquille : pas de traffic mais pas mal d’hotels. Les plages sont pas trop mal mais beaucoup de reef. Un autre spot de surf au large.

Isla Bastimientos plus loin est beaucoup plus grande. Deux plages dont la baignade reste dangereuse et où on se fait braquer les sacs sur la plage. Le village est un vrai guetto.

C’est drôle : je cherchais un endroit pour me poser tranquille, à regarder les nuages, tai chi en face de l’eau, à tellement ralentir que les cryptages de la matrice deviennent visibles. La réalité en est bien loin : je continue à accélérer, et à passer par ces trappes à touristes qui me lassent. C’est une bonne leçon pour le sud : objectif nature.

En face de Bocas, on peut voir les sommets du gigantesque parc Amistad, qui abriterait entre autres 3 groupes indigènes, et un accès extrêmement limité : le paradis de l’aventure. La pluie semble y être plus que quotidienne.

Les deux frontières terrestres du Panama sont d’ailleurs toutes les deux délimitées par de vastes parcs impénétrables ou presque : Amistad au nord, le Darien au sud. Bien que la nature doit y être incroyable, ce dernier est toujours le paradis des narcos, guérilleros (FARC), immigrants illégaux, avec bien sûr malaria et dengue. 

Une longue journée en passant par un bout du parc, pour rejoindre la côte Pacifique et des plages de sable noir. Au passage, on croise des femmes indigènes habillées d’une longue robe de couleur unie, décorée à la taille et sur le large col de motifs géometriques.

Pedasi est un petit village sympathique en voie d’explosion touristique, comme à playa Venao, une superbe baie idéale pour le surf. Mais dans 5 ans, le béton aura remplacé le vert. Il pleut à seau.

On entre à Panama la ciudad par le pont des Amériques qui enjambe le fameux canal. La ville est un mélange chaotique de vieux bâtiments en proie aux promoteurs (Casca Viejo), au ras du béton funky-cages-à-poule des années 70 et de tours modernes en verre un peu plus loin, avec quelques exemples d’architecture intéressante.

Le canal connecte l’Atlantique au Pacifique, de Colon, un véritable coupe-gorge, à Panama city. On trouve entre ces deux villes, le parc national Soberania, considéré comme un des meilleurs endroits au monde pour observer des oiseaux : plus de 500 espèces sur le même spot, le fameux Pipeline trek.

À défaut, il y a le Metropolitan park en pleine ville et avec de la chance, on peut voir quelques singes comme le mono titi, une petite peluche, ou des paresseux à trois doigts.

Une surprise m’attend à l’aéroport : on me demande maintenant un billet de continuation pour la Colombie, sinon je n’embarque pas. Une arnaque comme pour le Mexique. Aucune infos évidemment sur leur site quand tu prends le billet. Panique coléreuse, il faut trouver quelque chose et j’oublie les sites où tu peux imprimer un faux billet d’avion, dont on m’avais parlé au Costa Rica. Au lieu de cela, j’essaye de trouver un billet de bus. Et la seule option, un billet cher, équivalent à mon billet d’avion, et sur un site américain (?). Ça sent l’embrouille à plein nez.

Ça sera le dernier cadeau du Panama.